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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/190

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Il est encore moins bon juge des doctrines scientifiques ; elles seront peut-être ruinées par d’autres au siècle prochain ; cependant, aussi longtemps qu’elles fournissent une base à l’enseignement, l’État travaille à leur diffusion en multipliant les chaires, les écoles ; il s’efforce de propager des notions dont il ne garantit pas la qualité, dont il accepte la discussion en dehors de l’école, mais qu’il estime préférables à l’absence de notions, à l’ignorance. L’État ne risque rien à raisonner comme font presque tous les particuliers. L’homme le plus rebelle aux croyances reçues voit surgir devant lui une responsabilité redoutable, quand vient le moment d’élever son enfant ; presque toujours, il raisonne ainsi : je n’ai pas le droit de faire une expérience sur cet enfant ; son esprit réclame des affirmations et non l’exercice prématuré de l’instrument critique ; n’ayant pas de certitudes personnelles à lui offrir, je lui dois les certitudes qui ont satisfait jusqu’ici le commun de ses semblables ; je dois avant tout le rattacher à la tradition humaine et nationale. Plus tard, quand il sera homme à son tour, son intelligence livrera le grand combat ; elle choisira sa voie, suivant son degré de développement. Mais dans l’ignorance où je suis des vents et des soleils qui détermineront la direction de l’arbre futur, je dois au jeune plant le tuteur nécessaire à sa croissance normale ; le désordre de la forêt succédera assez tôt à la régularité de la pépinière. — Regardons autour de nous ; instinctifs ou raisonnés, ces principes dirigent la conduite de la plupart des pères, quels que soient leurs sentimens, lorsqu’ils n’abandonnent pas au hasard l’éducation de leurs enfans. L’État, qui est la somme des volontés particulières, ne peut que s’y conformer. Plus que personne, il a mission de maintenir la tradition humaine et nationale ; son office est de lier fortement à la base la gerbe qu’on lui confie, sauf à se désintéresser ensuite des divergences ultérieures. — Ces conclusions, je le reconnais, vont directement contre la formule en crédit, la neutralité de l’école ; formule spécieuse, car ce mot de neutralité ne signifie pas ici la tolérance mutuelle que se doivent les diverses, confessions : jamais une difficulté ne s’élève de ce chef ; il signifie l’éviction de l’élément religieux. Si des conclusions défavorables à la neutralité sont justifiées par le bon sens et par la pratique constante de presque tous les non-croyans, est-il sage de s’attacher à une formule sociale que chacun de nous transgresse dans l’habitude de la vie ? Est-il vraisemblable que cette formule subsiste longtemps ? Je laisse à la raison du lecteur le soin de répondre.

La première éducation terminée, chacun a la faculté de penser et de vivre à sa guise ; mais il reste une dette envers l’éducateur. C’est la loi fondamentale de notre société que chacun sacrifie quelques-unes de ses préférences au bien du plus grand nombre.