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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/181

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en grand crédit ; elles avaient accaparé les meilleures forces intellectuelles, en France et dans les autres foyers du travail européen ; elles donnaient le branle à toutes les catégories de la pensée. Des théories scientifiques, renfermées jusqu’alors dans le cabinet de leurs inventeurs ou dans un petit cercle d’adeptes, se communiqueront au monde civilisé et se fixèrent vers cette époque dans quelques formules courantes. Il se créa un symbole philosophique, commun à tous ceux qui remuaient des idées ; on peut en résumer les principaux articles en quelques lignes. J’expose, je ne discute pas.

L’univers, cristallisation incessante d’une volonté obscure, est le théâtre et le résultat perpétuellement changeant d’un jeu de forces. La même définition s’applique à l’homme, cellule de ce vaste organisme. L’homme n’est pas libre ; soumis à l’empire du déterminisme universel, il poursuit inconsciemment le développement de sa nature intime ; cette nature le mène à ses fins par une suite de duperies ingénieuses. L’individu ne saurait être considéré isolément ; distrait de la série, il n’a pas plus de valeur et de signification que l’anneau séparé de la chaîne ; produit de la race, du milieu et du moment, il n’est explicable que par l’hérédité et la collectivité. Son effort personnel, ajouté à l’effort héréditaire, tend à créer sans cesse l’inégalité par la sélection. La sélection s’opère par la lutte implacable de tous contre tous, par le triomphe du plus fort, — ou, si l’on fait intervenir une notion morale, du meilleur, les deux mots ayant le même sens en morale naturelle, — sur le plus faible, sur le pire. La force est de la vertu accumulée, virtus, adaptation d’un être à sa fin particulière. Il n’y a donc pas lieu de dire que la force prime le droit, ce qui est un non-sens, mais que la force crée le droit. La loi de sélection est contrariée par une loi antagoniste, l’atavisme, ou tendance du type primitif à reparaître ; dans l’homme, le retour de l’animalité primitive est une menace constante pour la société. En histoire comme en biologie, les états antérieurs reviennent sous des formes nouvelles, la concurrence illimitée est la condition du progrès, l’apparition d’un organe justifie son emploi, le droit des espèces et des individus est proportionnel à leur puissance vitale.

Il serait superflu d’insister sur les conséquences sociales de ces doctrines ; elles pivotent autour de trois points fondamentaux, le déterminisme, la sélection par l’hérédité, le droit de la force. — Liberté, égalité, fraternité. Sommes-nous assez loin de la philosophie qui inspira la Déclaration des droits ? Comment cette philosophie a-t-elle abouti à une négation formelle de ses prémisses ? Par une marche très logique sous les contradictions apparentes. La raison pure, lâchée dans l’univers avec des pouvoirs illimités, ne