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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/125

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de la prodigieuse fàcilité avec laquelle il traite au pied levé les questions les plus difficiles. S’agit-il du militaire, il en parle en homme du métier, on dirait qu’il a blanchi sous le harnais. S’agit-il d’histoire ou de politique, il a commencé une histoire de Corse qui émerveille le bailli : « S’il n’est pas pire que Néron, écrit l’excellent homme au marquis, il sera meilleur que Marc-Aurèle, car je ne crois pas avoir jamais trouvé tant d’esprit. Ma pauvre tête en était absorbée… ou c’est le plus adroit, et habile persifleur de l’univers, ou ce sera le plus grand sujet de l’Europe pour être pape, ministre, général de terre ou de mer, chancelier et peut-être agriculteur. Tu étais quelqu’un à vingt-deux ans, mais pas la moitié. » Pendant que le bailli parle, Mirabeau, prend des notes comme pour témoigner de l’intérêt qu’il prend à ce qu’on lui dit et pour flatter la vanité de son interlocuteur. C’était du reste son habitude. Il meublait, ainsi sa mémoire et son cerveau aux dépens des autres. Son père l’appelait ironiquement « la pie des beaux, esprits et le geai des carrefours. »

Le bailli reste sous le charme, tant qu’il garde Mirabeau auprès de lui. Après son départ, il en rabat un peu, lorsqu’il s’aperçoit que le bon apôtre, non content de faire payer ses anciennes dettes, en a contracté de nouvelles en tirant à vue sur son excellent oncle. Le père, qui connaissait mieux le caractère de son fils pour l’avoir pratiqué plus longtemps, avait cependant prévenu le bailli. « Prends garde, écrivait-il, si tu veux le mener dans le grand, qu’il ne mène ta bourse dans le vide… pour manger dans la main, c’est le premier homme du monde. » Si bien averti et si défiant qu’il soit, l’intraitable marquis ne résiste pas davantage à l’ascendant de Mirabeau, une fois qu’il a consentit, le recevoir dans le château d’Aigueperse en Limousin, où ses affaires l’appellent. Sa première impression a été peu favorable. « Or sus, s’est dit le père en écoutant et en regardant l’aîné de sa race, voici encore un Mirabeau tout craché, c’est-à-dire un être fort incommode, homme d’esprit d’abord, et de mérite, ensuite sur le pavé. Adieu, projets de fortune, etc. C’est la fable du pot au lait. » Puis la séduction personnelle opère, Mirabeau devient le secrétaire de son père, s’empare de sa confiance et pendant deux ans va le dominer. Il fait même sous la direction de l’Ami des hommes un premier apprentissage de la politique, d’abord en constituant dans la province du Limousin un tribunal de conciliation, une sorte de justice de paix ou de conseil de prud’hommes ; puis en maintenant, au contraire, parmi les vassaux turbulens de Provence tous les droits du seigneur suzerain. Dans ces deux rôles si différens, il montre déjà les deux aspects de son caractère, le sentiment d’humanité et de justice qui fait de lui un homme des temps