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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/117

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disparaître sa population indigène, qui déjà, lentement, décroît et fond comme la cire au contact d’un feu trop ardent.

Et cependant, pour qui le connaît, ce peuple a mérité de vivre ; docile à l’impulsion européenne, il a répudié ses dieux, ses traditions superstitieuses, ses instincts belliqueux, sa barbare féodalité, son autocratie tyrannique. Il a adopté les idées, les coutumes, la religion, les mœurs et les lois, non de ses vainqueurs, mais de ses initiateurs et de ses aînés. Reconnaissant et sympathique, il est venu, lui aussi, prendre part à la fête pacifique à laquelle la France conviait. L’univers et revendiquer sa place à l’ombre de notre drapeau. Sur le sien est inscrit la noble devise de Kamébaméha Ier : « Ka mau o ka aina i ka pono : la justice est la clé de voûte d’un état. » Ce devrait être aussi, dans ces mers lointaines, la devise de l’Europe.

Et maintenant, la grande Exposition de 1889 va fermer ses portes. Favorisée par un temps radieux et aussi, jusqu’à la dernière heure, par un de ces irrésistibles courans qui font époque dans l’histoire des nations, courans de sympathie extérieure et de foi intérieure, elle a vu affluer dans ses palais et ses pavillons, dans ses galeries et dans ses jardins, les représentans de cent races diverses. Des extrémités du monde les visiteurs sont venus, plus nombreux que jamais, dépassant tout ce que jusqu’à ce jour on avait pu réunir. La grande ville a bien accueilli ses hôtes ; ils la quittent à regret, comme à regret elle les voit s’éloigner. Elle n’oublie ni leur bienveillant intérêt ni la part qu’ils ont prise à la réussite de la grande œuvre. A leurs compatriotes ils diront ce qu’ils ont vu : un peuple travailleur et pacifique, vivant et debout, affirmant sa vitalité puissante, gardant intact son artistique génie ; un peuple qui ne prétend dicter la loi à personne, qui, d’aucun, n’entend la subir.

Reconnaissante du concours de tous, plus touchée de la sympathie des nations que froissée, de l’abstention des souverains, trop intelligente pour ne pas faire la part des erreurs du passé et pour ne pas compter sur l’avenir pour l’aider à dissiper les appréhensions sans cause et les malveillances sans effet, la France gardera le souvenir de ses hôtes lointains. S’ils ont admiré les résultats de son industrie, de sa main-d’œuvre, de son goût sûr et délicat, ils lui ont apporté les produits de leur sol et de leur intelligente culture, les productions de leur industrie et de leur génie particulier. Dans ce dénombrement des richesses de l’univers, si sa part ost belle, la leur ne l’est certes pas moins, et le pacifique tournoi ne compte que des vainqueurs.


C. DE VARIGNY.