Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/104

Cette page n’a pas encore été corrigée


Paris et Saigon, entre Amsterdam et Manille, il n’y aura plus qu’une différence de climat et de race, un contraste interne, qu’extérieurement rien ne révélera plus.

Ce contraste est saisissant quand, du souk tunisien, franchissant le seuil du pavillon de la République sud-africaine, on se trouve transporté à 1,700 lieues de distance, à l’autre extrémité du continent noir. Un monde nouveau s’y révèle aux yeux, étonnés de rencontrer, là, dans un cadre si différent, le sérieux, tenace et taciturne Boër, descendant des colons hollandais, refoulé par l’envahissante Angleterre, maîtresse du Cap.

Sentinelle avancée de l’Europe à l’extrémité de l’Afrique, la vieille cité hollandaise a subi le sort de la plupart des colonies situées sur un point stratégique ou commercial. Elle est tombée, il y a près de deux siècles et demi, aux mains des Anglais. Mais pour avoir changé de maîtres elle n’a guère changé d’aspect. Les Hollandais ne campaient pas ; là où ils s’établissaient, ils s’établissaient solidement. Les rafales du cap des Tourmentes, les furieux coups de vent du sud-ouest ont passé, sans les ébranler, sur leurs constructions massives, d’aspect seigneurial, dorées par les rayons d’un clair soleil alternant avec les lueurs blafardes d’un ciel tempétueux, adossées aux puissantes assises du Table mountain, derrière lesquelles les montagnes Bleues fuient à l’horizon. Dans ces rues étroites, Hottentots, Cafres, nègres, Malais se croisent et fourmillent. Puis des plaines onduleuses semées de buissons, d’agaves, d’arbrisseaux épineux. Au nord, le continent noir, contenu par l’élément hollandais, par les Boërs, race indépendante et redoutable, parce qu’elle s’accroît dans de grandes proportions. Les Boërs ont jusqu’à dix et douze enfans ; les Anglais sont loin de ce nombre. Les Boërs ne conspirent pas, ils attendent. Quand les Anglais voulurent leur imposer leur langue, ils refusèrent ; attaqués, ils résistèrent ; flegmatiques et tenaces, ils écrasèrent les Anglais à Lange-Neck, puis à Ingago et enfin à Majuba Hill. L’Angleterre fit la paix.

Le Boër avait gain de cause, mais il hait le voisinage britannique. Si fertile que soit le champ défriché, si commode que soit la maison bâtie de ses mains, il n’hésite pas à trekt, c’est-à-dire qu’il attelle ses bœufs à son monumental chariot, qu’il y entasse sa famille, ses meubles, ses provisions, semences et outils, et qu’il part silencieusement chercher ailleurs la solitude qu’il aime, l’indépendance qu’il préfère à tout. Moralement et numériquement, les Boërs sont les maîtres de cette extrémité de l’Afrique.

Ils ne pardonnent pas aux Anglais d’avoir affranchi les noirs, sans indemnité, et de leur vendre des armes ; mais, confians dans leur nombre croissant, dans leur énergie et dans l’avenir, ils patientent, sentant que cette partie du continent est à eux, ne