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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 96.djvu/100

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l’emportant sur les goûts de confort restreint, mais assuré ; l’ambition, sans issue le plus souvent dans une société où chacun a sa place marquée et son horizon limité. De ces conditions, les unes ne se rencontrent pas en France, les autres n’y existent qu’à l’état d’exceptions. Pour les trouver réunies, il faut remonter en Europe, au XVIe et au XVIIe siècle, à la découverte de l’Amérique et des mines de Potosi, aux expéditions espagnoles et portugaises, hollandaises, anglaises et françaises, dont l’élan fut irrésistible. Plus près de nous, les quelques années qui suivirent la découverte de l’or en Californie et en Australie donnèrent à l’émigration une impulsion nouvelle, promptement épuisée.

Problème soluble cependant si l’on reconnaît que le nombre n’est ni l’unique ni le principal facteur de la suprématie d’une race. Dans notre Algérie, conquise depuis plus d’un demi-siècle, depuis quarante années pacifiée, nous ne comptons guère plus de 250,000 Français, et le nombre des indigènes y dépasse 3 millions. Si grande que soit la disproportion qu’indiquent ces chiffres, elle n’est pas pour alarmer. Une poignée d’hommes administre et gouverne les Indes néerlandaises ; une poignée de fonctionnaires, quelques milliers de marchands et de colons, 60,000 hommes de troupes suffisent à l’Angleterre pour maintenir l’ordre dans l’Inde peuplée de 260 millions d’Hindous. L’Inde, possession anglaise, est à vingt-cinq jours de Londres, Alger à quarante heures de Paris, à vingt-quatre de notre grand port commercial de Marseille, de Toulon, notre port militaire du midi.

De nos jours, la colonisation n’implique plus l’idée de substitution d’une race supérieure à une race intérieure, de la suppression brutale de la seconde au profit de la première, mais de suprématie intellectuelle et morale, militaire et navale, industrielle et commerciale de l’une sur l’autre. Ces facteurs équivalent au nombre, rétablissant, et au-delà, l’apparent équilibre rompu, à la condition toutefois de s’incarner et de s’identifier dans ceux qui, par leur origine, les personnifient. La qualité des administrateurs, détenteurs à quelque titre que ce soit de l’autorité déléguée par la métropole, est ici d’une importance capitale ; elle compense l’infériorité de leur nombre.

Rome le savait et tenait le monde dans sa dépendance. L’Angleterre le sait ; aussi choisit-elle, pour administrer ses colonies, les hommes d’état les plus capables, les juges les plus éclairés, les percepteurs les plus intègres. Le prestige est à ce prix et le prestige supplée à la force matérielle Nous sommes appelés à en faire l’expérience dans la Cochinchine qui compte 1,700,000 autochtones, dans l’Annam qui en possède entre 2 et 5 millions, dans le Tonkin, peuplé de près de 9 millions. Ici la disproportion est bien autre, et