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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/948

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Là, quelques prisonniers, éclos sur le rivage,
Des bouvreuils à gros bec ou des merles siffleurs,
En oiseaux bien appris agréant l’esclavage,
Paraissent oublier leur cage dans les fleurs.

Et plus d’une hirondelle, à bon droit curieuse,
D’une aile indépendante en pleine liberté.
Passe comme une folle et sauvage rieuse,
En frôlant de son vol tout ce monde enchanté.

On voyage à travers les campagnes fleuries,
En écoutant parfois, dans un si long parcours,
Les bœufs des grands vergers, les coqs des métairies
Ou le grave angélus enroué des vieux bourgs.

Les yeux suivent longtemps ces barques fortunées,
Riches de beaux enfans, et de fleurs et d’oiseaux,
Qui vont avec lenteur, à petites journées,
Vrais paradis flottans sur le miroir des eaux.


II


Mais sur les eaux la Mort nous prend comme sur terre
D’un seul coup… le patron, qui n’a pas ses trente ans,
Va chercher, comme tous, la clé du grand mystère…
Il tombe en plein bonheur… Il a fini son temps.

Songeant à ses petits, c’est alors que la veuve,
En essuyant ses pleurs, prend, d’un geste viril,
Le haut commandement du maître sur le fleuve.
(Si le cœur lui manquait, l’homme que dirait-il ? )

Et refoulant en elle une sombre pensée,
Elle rit aux enfans sans quitter son travail,
Sur le fond clair du ciel, tout en noir, adossée
A la barre du large et puissant gouvernail.


ANDRE LEMOYNE.