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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/945

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et les musiciens juifs, qui sont les tziganes de la Galicie, taisaient tourner les haydamaks avec les belles filles du village, aux rythmes mélancoliques de la kolomeïka, tandis que Matrina contemplait ces fêtes joyeuses en trônant majestueusement sur son banc vivant, recouvert de sa peau d’ours. De temps en temps, elle le touchait légèrement de son talon.

— Eh bien ! ajoutait-elle, tu es toujours amoureux de moi ?

Un jour, un petit homme à la barbe rousse, vêtu d’un kaftan vert clair et crasseux, vint trouver les haydamaks, et remit à Matrina une lettre de la part de la très noblement née Mme Zénobia Michalowska.

Malheureusement, personne n’était capable de déchiffrer la missive, ni aucun des haydamaks, ni Matrina, ni le messager vert clair. Il fallut avoir recours au mandatar.

— Ma femme te demande ma liberté, dit-il après avoir parcouru la lettre, et elle est prête à te payer une rançon de cent ducats.

Matrina éclata de rire.

— Dis à Mme Michalowska, fit-elle, que son gredin de mari ne vaut pas tant que cela, et que je suis prête à le lui rendre, à une condition pourtant, c’est qu’elle viendra le chercher elle-même.

Dès le lendemain. Mme Zénobia arriva à cheval au camp des brigands, accompagnée d’un guide. Matrina la reçut assise sur son banc vivant, recouvert de sa peau d’ours.

— Voici l’argent, dit Mme Michalowska en le déposant sur les genoux de Matrina ; maintenant, rends-moi mon mari.

— Je te le rendrai tout à l’heure, mais je veux que tu saches auparavant ce qu’est ce mari, qui m’a lâchement calomniée après avoir essayé de me corrompre. Il faut que tu saches aussi de quelle façon je me suis vengée.

— Je t’en prie, tais-toi ! fit une voix qui semblait sortir des profondeurs de la terre.

— J’étais une honnête fille. Ton mari, ce lâche corrupteur de femmes, m’a accusée de l’avoir volé ; c’est faux ; je n’ai jamais rien dérobé, pas même un ruban.

— Pour l’amour de Dieu ! tais-toi ! implora de nouveau la voix souterraine.

— Le jour que tu le surpris avec moi, il venait de me faire une déclaration d’amour. Pour commencer, il m’avait offert plusieurs jolis cadeaux, un foulard de soie, un collier de coraux et des boucles d’oreilles en argent. Je ne pensais nullement à mal ; je ne compris mon imprudence d’avoir accepté ces choses que lorsque je vis M. le mandatar hors de lui, fou et prêt à me manquer tout à fait de respect ; alors, je criai au secours, et, au même instant, tu