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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/934

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A partir de ce jour, il la laissa faire selon, son bon plaisir, mais en nourrissant secrètement l’espoir d’en être bientôt délivré, car la malheureuse Théodora paraissait de plus en plus souffrante ; ses joues se creusaient à vue d’œil, et tout le monde la croyait atteinte de phtisie.

Mais il arriva tout le contraire de ce qu’espérait le mari, de Théodora et de ce que prévoyaient les gens du village. Un jour, en automne, on rapporta Begoulevitch mort dans sa charrette. Un chêne gigantesque, que le baron l’avait chargé d’abattre dans la forêt, était tombé sur lui et l’avait écrasé net.

Alors, presque tout à coup, une véritable métamorphose s’opéra chez la jeune femme. Elle sortit de son immobilité et cessa de rêvasser. De paresseuse et d’inutile qu’elle s’était montrée si longtemps, la « baronne » devint, soudainement, la femme la plus sage et la plus intelligente, la plus active et la plus laborieuse.

Dès lors elle se chargea de toute l’économie de la maison. Elle était la première à s’en aller aux champs, et la dernière à en revenir. Elle travaillait comme quatre, et ses voisins la regardèrent avec stupéfaction. Ils avaient prédit la ruine de la « baronne, » et, tout au contraire, ils la voyaient prospérer de plus en plus. Les champs rapportaient en plus grande abondance, le bétail engraissait à vue d’œil, et l’aspect général de la maison avait un air de propreté et de gaîté qu’on ne lui avait jamais vu.

Mais le plus étonnant changement, c’était celui qui s’était opéré en Théodora elle-même. De languissante qu’elle était, presque subitement elle redevint forte et pleine de santé ; ses joues rivalisaient de couleur et de fraîcheur avec celles des plus jeunes et plus belles filles du village, ses yeux étaient plus étincelans que jamais.

Bientôt, dans tous les villages du Banat serbe, la jeune veuve fut réputée pour la femme la plus travailleuse en même temps que la plus belle, et un grand nombre d’adorateurs briguèrent sa main. Elle fut très gracieuse et très aimable pour chacun d’eux ; mais, à tous, elle déclara fermement qu’elle ne voulait plus renoncer à sa liberté, et qu’elle ne se remarierait à aucun prix. Ils finirent par la laisser en paix sans cesser de soupirer pour elle, et de lui envoyer des regards tout pleins d’ardens désirs.

Le dimanche, quand elle se rendait à l’église, chaussée de bottes rouges, enveloppée dans sa pelisse de peau de mouton, brodée de diverses couleurs, sa gorge fine ornée de coraux et de sequins d’or, le « beau Satan, » ainsi qu’on appelait généralement