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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/933

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Naturellement, il ne pouvait entrer ni amour ni respect dans une pareille union ; elle fut donc malheureuse dès le début, d’autant plus que le baron ne tarda pas à ramener de la capitale de la Hongrie une jeune et belle femme ; Théodora comprit qu’elle devait renoncer tout à fait aux faveurs de son ancien maître et tomba dans un état de profond abattement. Elle en souffrait horriblement. Elle ne souffrait guère moins de sa nouvelle situation, n’étant plus accoutumée à la vie dure, au travail pénible, à la nourriture grossière d’une paysanne du Banat.

Sous l’empire de cette souffrance muette et contenue, le teint frais de Théodora fit bientôt place à la pâleur ; puis elle se mit à maigrir chaque jour davantage. L’hiver venu, elle restait assise auprès du feu des journées entières, dans une complète immobilité, plongée dans ses réflexions, ses regards fixés sur les flammes du foyer.

Tant que dura l’hiver, Begoulevitch la laissa tranquille ; mais au retour du printemps, lorsqu’il fallut se mettre à labourer la terre et à semer, et qu’il vit Théodora toujours immobile, les mains passées dans les manches de sa pelisse en peau d’agneau, il s’impatienta, et sa colère finit par éclater contre cette femme, qui ne lui servait à rien. Mais avant que de manifester ses volontés, il absorba prudemment un certain nombre de petits verres de forte eau-de-vie pour se donner du courage, sans quoi il n’aurait jamais osé chercher querelle à la « baronne, » ainsi qu’on appelait sa femme dans le village.

Quand il se sentit suffisamment échauffé, Begoulevitch se redressa, tâcha de se donner un air imposant, et entra brusquement dans la chambre de Théodora comme ces poltrons qui ferment les yeux et se précipitent tête baissée au milieu du danger.

— Est-ce que tu auras bientôt fini de dormir ? cria-t-il. Te décideras-tu à te mettre au travail, ou faudra-t-il que je t’y conduise comme une bête de somme ?

— Est-ce que tu es ivre ? demanda Théodora froidement sans bouger.

Alors Begoulevitch s’avança vers elle comme pour la frapper ; mais il vit tout de suite qu’il ne la connaissait pas. Soudain elle s’élança de son siège et se dressa menaçante devant lui, les yeux en flammes, la poitrine bondissante, les poings crispés, comme une lionne en fureur.

Begoulevitch crut sa dernière heure venue. Cette superbe Furie aurait épouvanté de plus courageux que lui. Il recula en balbutiant quelques mots incompréhensibles et sortit de la chambre de sa femme complètement vaincu.