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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/920

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exploration, à laquelle étaient attachés Francis Garnier et M. de Carné, qui en a écrit l’intéressante relation dans la Revue [1], avaient parcouru ce vaste territoire, sur lequel Siam et le Cambodge se sont de tout temps disputé la suzeraineté et qui, à vrai dire, n’est la propriété que des Laotiens. Propriété peu enviable ! M. le docteur Harmand s’y est promené à son tour, naviguant en pirogue sur de très beaux fleuves que les rapides et les récifs rendent impraticables pour des bâtimens de commerce, traversant à dos de chameau des forêts vierges, rencontrant çà et là quelques villages clairsemés où règnent le choléra et la fièvre, plongeant dans des marais où il y a beaucoup de sangsues, bref, éprouvant toutes les aménités d’une excursion en pays sauvage. A chaque page de l’émouvant récit, l’on s’intéresse au voyageur ; mais il est plus difficile d’être persuadé que ces torrens, ces marais, ces déserts, malgré le beau soleil et quelques espaces de terre féconde, puissent tenter la colonisation européenne. S’il y a surabondance de pittoresque, les profils à recueillir sont bien maigres. Il est vrai que la plupart des voyageurs hors d’Europe ont, deux manières successives d’apprécier les pays qu’ils ont visités : la première impression est toute réaliste, elle s’inspire de la fatigue, du danger, des souffrances physiques, de l’isolement moral ; la seconde impression, après que fatigues et dangers sont passés, ne laisse plus subsister que le souvenir d’une nature grandiose ou de populations originales et étranges, le prestige du lointain. J’ai, comme bien d’autres, éprouvé cela. Plus d’une fois, brûlé par le soleil ou ruisselant d’une pluie tropicale ou seulement agacé par les moustiques, je me suis dît : « Si l’on m’y reprend ! » Et je regrettais les boulevards. Puis, de retour sur les bords fleuris qu’arrose la Seine, je ne me suis plus souvenu que du soleil radieux. La seconde impression est assurément la plus agréable dans un récit de voyage : mais la première n’est pas à dédaigner, lorsqu’il s’agit de créer un établissement lointain, avec des colons et des soldats qui n’ont le goût ni du pittoresque ni des aventures. Vouloir que le drapeau d’un grand pays comme le nôtre ne soit pas absent ou trop modestement déplié dans ces régions orientales où se rencontrent les pavillons de l’Angleterre, de la Russie, de l’Espagne, de la Hollande et du Portugal, c’est une pensée juste, prévoyante et politique, car le percement de l’isthme de Suez, la révolution qui s’est faite en Chine et au Japon, tant à l’intérieur que dans les relations avec l’Europe, les progrès de la Russie sur les rivages de l’Océan-Pacifique, le développement de l’Australie, tous ces faits contemporains ont créé un nouvel état

  1. Exploration du Mékong (1869 et 1870), par M. le comte de Carné.