Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/906

Cette page n’a pas encore été corrigée


disciplinée, travailleuse, stable, qui, depuis des milliers d’années, a su conquérir et conserver les biens que vos petits États européens poursuivent vainement depuis cent ans. Vous tous, peuples d’Occident, vous n’êtes, près de nous, que des jeunes gens. Nous étions une nation, policée que vous étiez encore des tribus sauvages. Faut-il parler en toute franchise ? Vous nous semblez des enfans turbulens, capricieux, batailleurs, qui avez toujours besoin de changement. Il y a de l’insouciante gaminerie de l’enfance dans vos jeux politiques et vos renversemens de gouvernement. Vos révolutions sont une fièvre de jeunesse. En Chine, au contraire, nous sommes à l’âge adulte, nous sommes mûrs, nous avons renoncé aux jeux coûteux, comme aux songes et aux chimères. Tout ce que la nature humaine comporte de sagesse dans le gouvernement, nous l’avons réalisé, et nous nous y tenons. La Chine est le seul pays constitué sur des bases rationnelles et à la fois traditionnelles ; les deux, pour nous, ne l’ont qu’un. Le règne de la liaison que la dévolution prétendait inaugurer, il est établi chez nous, depuis les Ming. Il a été consolidé par les rites et affermi par la coutume, qui n’est que l’acquiescement à la raison des ancêtres. Vous semblez regarder vos aïeux comme des barbares ignorans ; peut-être ne leur faites-vous pas tort. Les nôtres étaient des sages ; tout notre soin est de suivre leurs leçons. Grâce à eux, la raison et la philosophie ont été nos législateurs ; notre religion même n’est qu’une philosophie. Confucius en savait plus long que toutes vos académies. Vous dites que nous sommes stationnaires ; c’est que notre croissance est achevée, nous sommes arrivés au terme de l’évolution sociale. Notre immobilité est notre sauvegarde ; toute innovation est un désordre dans un pays où il y a harmonie entre les institutions et les besoins, je ne dis pas les aspirations ; un Chinois n’a pas d’aspirations. Cela est bon pour les Occidentaux, et c’est ce qui fait vos révolutions. Votre mal est d’aimer le changement : vous semblez croire que changer, c’est être mieux. Ce qui vous perdra, c’est l’idée du progrès ; en chinois heureusement, il n’y a pas de mot pour cela. Un peuple qui a besoin de changement est un peuple qui n’est pas sain. L’instabilité est, à la fois, la conséquence et la cause du mal social. Rien de semblable chez nous. Aussi Voyez notre longévité. Qui, en Occident, oserait y prétendre ? La première chose cependant, pour les peuples, comme pour l’individu, n’est-ce pas de durer ? C’est à quoi les démocraties semblent peu s’entendre. Comment y avons-nous si merveilleusement réussi ? En donnant à l’égalité une base rationnelle. Chez nous, ni castes, ni classes : pas d’autre aristocratie que celle du mérite. Ce qui, parait-il, vous passionne, c’est la possession du pouvoir, des places, des emplois ; c’est pour