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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/865

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« Comment, eut dit Condorcet ou Buzot, dans cent ans, la Révolution n’aura pas encore conquis l’Europe ! » Ils n’auraient trouvé qu’une façon d’expliquer cette choquante anomalie : l’asservissement des peuples par les despotes, ou encore la jalousie des autres pays pour la grandeur de la France, rendue trop puissante et florissante par la Révolution. Qu’eussent-ils dit, s’ils avaient pu prévoir que, en France même, les bienfaits de la Révolution seraient encore un sujet de dispute, et que les Français passeraient les douze mois du Centenaire à se demander sous quel gouvernement ils finiraient l’année ?

Les étrangers ont beau en avoir ressenti le contre-coup, la Révolution ne saurait leur inspirer les mêmes passions qu’aux Français. Ils en semblent de meilleurs juges, étant plus impartiaux ou plus désintéressés. Cela n’est pas toujours vrai. Chaque peuple est enclin à juger la Révolution d’après son tempérament, ses préférences politiques ou ses intérêts nationaux. Grands et petits sont d’accord pour en diminuer l’importance, au moins en ce qui touche chacun d’eux. L’espèce de rédemption politique que nous lui attribuons volontiers, l’étranger se plaît à la lui contester. Chacun, en fait d’histoire, tire la couverture à lui. Anglais, Allemands, Italiens, presque tous, s’ils parlent de la Révolution, en parlent moins en disciples qu’en maîtres ; les plus novices aiment à nous faire la leçon. Sur les milliers de visiteurs des deux mondes en route pour contempler la tour Eiffel, la maigre Babel de fer, bien peu viendront en pèlerins vénérer les lieux saints de la Révolution. Nous allons avoir, à Paris, bien des congrès savans, avec les banquets qui terminent les congrès de savans. J’imagine un de ces banquets où sont attablés des représentans des principaux peuples, des principales races, des principales religions. C’est, au Grand-Hôtel ou au Continental, le congrès pour la propriété littéraire, ou pour l’unification de l’heure. Il y a des délégués anglais, allemands, autrichiens, italiens, américains du nord et du sud ; il y a même des délégués turcs, indous, chinois. On est au dessert ; on a porté les toasts d’usage ; les ministres ou les personnages officiels sont partis. On s’est mis à causer de la Révolution, tout en achevant de prendre le café et en allumant un cigare. La conversation s’échauffe peu à peu ; les convives s’excitent les uns les autres. Les plus enclins à pérorer élèvent la voix ; aux discours compassés et fleuris de tout à l’heure en succèdent de plus libres, de plus variés. On renchérit sur son voisin ; on se passe au besoin quelque paradoxe.

« En nous conviant au Centenaire de 1789, dit d’un ton bourru un professeur américain, la France semble nous inviter à célébrer