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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/820

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réconcilier les deux peuples hostiles. C’est l’art qui convient au peuple de Cavour. » On sait comment M. Crispi s’est attaché à réaliser ce vœu.

Par le bienfait de l’État monarchique et guerrier, l’Italie, de divisée et d’asservie qu’elle était, est devenue rapidement une puissance européenne. Par une fausse conception de l’État, par l’abus des théories politiques et des constitutions artificielles, par le vain prestige du mot de liberté, la France, dont l’unité est pourtant achevée depuis des siècles, n’a pu, depuis la Révolution, réaliser l’ordre, la stabilité, se donner une vie publique saine et forte. Le volume des essais de M. de Treitschke intitulé : Liberté et royauté, sujet de cours professés à Heidelberg, à la veille de la guerre, est consacré à mettre en lumière l’esprit opposé de la monarchie prussienne et de la Révolution française, à montrer comment l’un a produit une croissance vigoureuse, l’autre une agitation stérile qui dure depuis un siècle et ne semble pas près de finir. Ruiner en Allemagne le prestige des idées révolutionnaires françaises a été le grand effort des partisans de la Prusse, historiens et publicistes, de 1850 à 1870. C’était là une œuvre essentielle, une destruction nécessaire. Car ces idées, jointes à la haine de la Prusse, avaient été l’objet d’une idolâtrie parmi la jeunesse libérale des universités et dans les classes cultivées ; elles avaient conduit à la confusion et à l’avortement de la Révolution de 1848. « Jamais l’influence française, même au temps de Louis XIV et de la prise de la Bastille, n’avait été aussi nuisible à notre nationalité. » Dans un mémoire secret, publié récemment et présenté à Frédéric-Guillaume IV en 1849, M. de Ranke considérait de même l’invasion des idées libérales françaises en Allemagne, de 1815 à 1848, comme aussi funeste que l’invasion napoléonienne. L’exemple de 18’i8 n’a-t-il point prouvé jusqu’à l’évidence quelle anarchie, quel obstacle à l’unité pouvaient créer ces vagues et scolastiques formules d’égalité, de souveraineté, d’infaillibilité du peuple, cette superstition française qu’une nation peut rompre impunément avec son passé, édifier des constitutions sur table rase et les imposer par l’émeute ? C’est, au contraire, par les armées régulières, disciplinées, c’est par la guerre, c’est avec la devise : piété, bravoure, fidélité, que les peuples moraux accomplissent les révolutions nécessaires ; ce n’est point de la démagogie, c’est d’en haut, de la couronne de Prusse, que la révolution allemande doit recevoir son impulsion.

La critique à laquelle M. de Treitschke soumet la Révolution française ne diffère pas essentiellement de celle que M. Taine exposera dans son histoire. Les pensées qui dominent la Révolution sont un mélange confus des idées de Montesquieu sur le