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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/804

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jeu supérieur des facultés représentatives, tend à l’action tout entier par le mouvement même que les images sollicitent.

L’humanité échappera-t-elle jamais à cette loi qui veut que la pensée se fasse image pour devenir mouvement et action ? Non sans doute ; mais un jour viendra peut-être où il ne sera plus nécessaire de prendre les imagos pour les choses, les symboles pour les réalités : ce qui subsistera alors, ce seront les idées et les sentimens pris au sérieux, avec des images dont on ne se dissimulera point le caractère relatif et la nécessaire infidélité. La religion sera une métaphysique profondément sentie et poétiquement figurée. C’est donc, en définitive, la métaphysique et la poésie qui sont la religion de l’avenir, d’un avenir qu’on peut reculer, si l’on veut, à des milliers d’années. En tout cas, plus diminue la foi dans la réalité historique des créations religieuses, plus il est essentiel que l’art retienne des religions ce qui en fait la puissance morale et sociale : la réalisation des types, le divin et l’humain confondus dans une même vie.

Oui, grâce aux penseurs, à ces sages,
A ces fous qui disent : « Je vois ! »
Les ténèbres sont des visages,
Le silence s’emplit de voix !

Hugo ne fait ici qu’exprimer poétiquement, mais fidèlement, la loi philosophique qui relie l’imagination à la volonté, la vision anticipée des choses à leur exécution. Ceux-là seuls mènent le monde qui disent : « Je vois ! » ceux-là seuls donnent à l’inconnu une forme, à l’idéal un corps et une âme, aux ténèbres un visage, au silence une « voix. » Nous considérons donc comme de première importance, au point de vue social, le rôle des poètes, intermédiaires entre les savans ou philosophes d’une part, et la foule de l’autre, prêtres nouveaux d’une religion sans dogmes, qui doivent peu à peu se joindre aux anciens pour que l’humanité ne tombe pas dans un vulgaire utilitarisme. Il y a dix-huit cents ans, à l’époque ou une religion nouvelle allait régénérer le monde, on a cru que le verbe s’était incarné sous une forme visible et avait habité parmi les hommes ; dans un grand nombre de siècles, après la disparition ou la transformation de ses premières croyances sur le devoir, il faut que l’humanité puisse s’écrier encore : Le bien s’est incarné dans le beau et il habite parmi nous.

Ce côté social du beau et de l’art a été mis en pleine lumière dans un des deux grands ouvrages posthumes de M. Guyau : l’Art au point de vue sociologique. L’émotion de l’art est par essence, selon lui, une émotion sociale : c’est celle que nous fait éprouver