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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/775

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accroître les premiers éclats jusqu’à ce qu’elle soit un phare pour les races qui sortiront de notre poussière ; avec ces hommes chaque jour plus forts et résolus, qui sont prêts à combattre aussi, mais pour l’édifice auguste et libéralement ouvert de la civilisation pacifique, lorsqu’il est menacé par l’ambition inique de ceux qui faussent le jugement des masses et sacrifient des existences précieuses dont le rôle était bienfaisant parmi nous, au lieu d’utiliser contre les maux qui assaillent l’humanité entière tant de courage et d’abnégation. Car ils deviennent légion, les hommes qui propagent cette idée féconde : que si l’amour de la patrie venu d’un sentiment élevé engendre une émulation salutaire, il peut ramener vers un état d’ignorance et de grossièreté morale, ceux qui le dénaturent jusqu’à l’envie et la haine envers leur semblable parce qu’il est né au-delà de cette fiction qui s’appelle une frontière, parce qu’il est d’un autre sang ou d’autre langue et contemple différemment les grands mystères que nul ne connaît. Même, ils deviendront un jour les maîtres, ceux qui pensent que si la guerre occupait jadis une place naturelle dans les instincts sanguinaires des races primitives, que si plus tard elle servit comme un thème cruel au développement des cerveaux privilégiés, ce n’est plus une gloire bien enviable d’anéantir des hommes ou de leur imposer sa tyrannie ; mais que ceux-là seuls laisseront dans la nuit des siècles un souvenir lumineux, qui auront lutté généreusement pour pacifier les mœurs et doter leurs semblables de biens utiles au plus grand nombre ; tandis que les œuvres si fièrement proclamées de ceux qui font naître les guerres d’ambition seront balayées par la contingence des événemens.

Aussi, lorsque sur mon navire, après les semaines et les mois de privations et de luttes, entouré de vaillans compagnons, on repose ses yeux sur la tâche accomplie pour le bien du monde, l’on est fier sans remords et l’on ne regrette rien des peines endurées. Mais songeant alors aux soldats excités à la haine, rendus à l’empire d’un instinct sauvage, et qui peut-être ruineront ces trésors en gagnant des batailles, on tressaille dans un sentiment de révolte et l’on maudit les hommes pour qui seront souillés de boue sanglante les monumens glorieux de la science et de l’art.

Hélas ! avant que le genre humain ait franchi cette phase nouvelle de son évolution, que d’orages à subir ! Que de fois un terrain gagné par l’opiniâtre vouloir des sages, par le progrès de la raison, par l’élan des âmes supérieures, semblera perdu !

Mais un temps viendra où la honteuse guerre, qui trouble nos rêves, menace nos plus nobles desseins, use en vain nos forces et pèse sur notre bon sens avec tout le poids des forfaits qu’elle