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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/774

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sorte de gratitude envers elle, qui avait été mon refuge et ma sauvegarde pendant les années les plus difficiles. Certaines études et une préparation spéciale, puis les conseils de hautes personnalités scientifiques, achevèrent mon orientation et fixèrent mes plans.

La seconde période qui, je l’espère, n’est pas près de finir, entièrement vouée aux plus captivantes recherches, dominera de très haut le domaine des souvenirs que fonde pour mes vieux jours l’emploi des meilleures années de ma jeunesse ; elle a déjà entr’ouvert mes yeux sur des empires grandioses où la pensée s’égare parmi des merveilles qui font oublier peu à peu les misères de notre humanité.

Je ne compte point entraîner ceux qui accepteront de me lire dans tous les méandres de cette existence maritime, car il faudrait un bien gros livre pour recevoir la confidence de tous les faits qui ont imprimé leur trace, joyeuse ou triste, dans la mémoire d’un navigateur que les conditions exceptionnelles de sa destinée et le tour de ses idées mettaient en mesure de chercher, de voir et d’observer partout. Mais je voudrais montrer comment sur cette petite Hirondelle on a mûri des entreprises qui semblaient d’abord inaccessibles à ses forces, et comment on se rapprochait du but par des essais progressifs et maintes luttes énergiques contre des situations presque désespérées. Je voudrais dire comment elle est venue s’adjoindre aux pionniers dont la phalange, vraie noblesse de l’humanité, vît et meurt pour frayer des voies nouvelles aux tendances élevées qui germent dans les cœurs et les intelligences, grandissent avec l’extension du savoir et font les âmes généreuses ; à cette avant-garde qui chaque jour entraîne l’homme un peu plus haut dans la série des êtres, atténue les misères de sa vie et finira sans doute par abolir dans la nature de sa race le vieux levain de barbarie d’où surgissent des génies dévoyés, ces génies funestes qui passent sur les peuples comme un souille de malheur et de mort, soulevant les uns contre les autres pour asseoir sur des ruines ce qui leur semble la gloire, consolident leur pouvoir sur des hommes en broyant d’autres hommes, paralysent sous leurs menaces la pensée du savant, l’effort du travailleur, le rêve souriant des mères, et désavouent ainsi la promesse qui se lève sur les grands horizons.

Je voudrais dire comment, si gracieuse et légère, semblant faite pour courir le long des plages ensoleillées, un jour, l’Hirondelle a fui vers le large et tenté les majestueux problèmes de la mer, parmi les écueils, les cyclones, autour des inaccessibles rivages, bien loin du foyer, dans un dessein commun avec ces hommes de tout rang qui marchent ensemble vers une clarté pressentie aux plus lointaines limites de leur intelligence, et dont ils veulent