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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/773

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jusque sur le pont voulaient retourner à terre pour étreindre encore quelque nouvel ami, et le « marchand d’hommes » s’agitait, courant d’une passerelle à l’autre pour leur barrer la route. Bref, le paquebot siffla et démarra sans qu’une certitude ait pu s’établir quant à la présence de mon personnel turbulent. Néanmoins dans mes rêves de cette nuit-là, je vis repasser plus d’une fois la petite troupe qui constituait mon premier commandement, et le lendemain lorsque je vins de bonne heure sur le pont, ils étaient bien là tous, les yeux tournés vers les côtes d’Angleterre qui se dessinaient dans la brunie ; puis ces enfans si rebelles naguère se réunirent autour de moi pour écouter sagement les recommandations que j’avais à leur faire. On débarqua bientôt sur la terre anglaise et dans les petites complications du trajet par voie ferrée jusqu’à Portsmouth, mes hommes se débrouillèrent aussi bien que sur leurs navires.

Mais celui que j’observais avec le plus d’intérêt, parce que j’en étais de plus en plus lier, c’était Risco ; il se montrait aimable, enjoué, conciliant, tandis que ses dents blanches souriaient à tout le monde. Et quel homme soigné ! Je le vois encore traversant les docks de Southampton : il avait à ses pieds des pantoufles en tapisserie, ornées d’une pomme d’api, souvenir d’une maîtresse malicieuse, bien sûr ; au lieu du sac pesant que les autres jetaient sur l’épaule, il portait, d’une main qui semblait toujours gantée de noir, sa grande valise ; de l’autre et sous chaque bras, de nombreux paquets bien ficelés, son parapluie et ses cannes ; sur sa tête, deux chapeaux enfoncés l’un dans l’autre pour éviter qu’ils fussent froissés par les accidens du voyage, quitte à montrer une certaine gaucherie : comment faire pour saluer ? les ôter tout en bloc, c’était lourd et périlleux, chacun successivement c’était long et prenait les deux mains ; ne soulever que le plus haut des deux, était-ce suffisant ?

Le soir même, la plus ardente de mes ambitions se voyait satisfaite pleinement : j’étais le capitaine d’un joli voilier, et la nier s’ouvrait sans limite devant la fougueuse indépendance de mes goûts.

C’est ainsi que l’Hirondelle s’engagea dans une carrière où je l’ai conduite pendant la période de douze ans. qui s’est terminée en 1885. Jusque-là, j’ai pris à tâche d’acquérir l’expérience d’un navigateur, visitant d’un cap à l’autre presque toutes les mers d’Europe. Mais les mois et les années de cette vie sérieuse et active dans laquelle se succédaient d’inoubliables fatigues et des jouissances profondes, quelquefois traversées d’un péril, me donnèrent peu à peu l’ambition de connaître plus intimement et jusque dans les séduisans mystères de son sein cette mer capable de faire naître de tels entraînemens. Je me sentais aussi guidé par une