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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/691

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déplorable, un respect absurde pour le passé, que dans leur vie de famille, dans leur existence politique et sociale, ils se gouvernent par leurs souvenirs, par leurs préjugés plus que par la logique. Il nous accuse d’être des cosmopolites inconséquent, sacrifiant encore aux faux dieux, aux vieilles modes, au patriotisme de clocher, et il nous reproche avec une éloquence amère nos armées et nos casernes. Il sa plaint qu’à l’esprit de progrès nous joignions la religion de la routine, qu’au lieu d’initier nos enfans, dès leur bas âge, aux mystères du darwinisme et de la morale évolutionniste, nous leur apprenions « des langues mortes, des dogmes morts, des mythes morts. » que nous jugions utile de leur faire savoir « ce que disait le petit Cyrus à son grand-papa, » ou de leur conter la légende de Guillaume Tell, qui, n’ayant jamais existé, n’a jamais tiré sur une pomme. Il nous en veut surtout de leur enseigner de pitoyables superstitions, des fables ridicules, une morale surannée, qui ne convient qu’à des moines et à des nonnes. De tels abus étaient excusables dans un temps où le monde n’avait que des chandelles pour s’éclairer ou battait le briquet pour allumer sa bougie : tout cela est indigne d’un siècle qui a remplacé les falots par des becs de gaz et des lampes électriques.

L’auteur anonyme définit notre époque : un âge de transition, et il est fermement persuadé que les conférenciers du XXXe siècle nous traiteront de civilisés encore enfoncés dans la barbarie, qui gâtaient leurs découvertes par leurs inconséquences et leurs compromis, que nous serons à leurs yeux des êtres incohérens et presque inexplicables, une sorte de sauriens amphibies, encore à demi poissons et joignant à leurs pieds palmés des nageoires qui ne leur servaient plus à rien, des hommes-singes considérant comme leur plus bel ornement le bout de queue qui leur restait, ou, pour employer une autre comparaison : « Cette époque, diront-ils, était un mois d’avril où les forêts gardaient encore toutes leurs feuilles d’automne. » S’il ne tenait qu’à l’auteur anonyme, nous secouerions si rudement nos arbres que dès demain nos feuilles jaunes joncheraient la terre, dès demain, nous nous ferions un devoir de dépouiller jusqu’à nos derniers préjugés ; dès demain, nous aurions pour les usages et les fétiches de nos pères le juste mépris qu’ils doivent inspirer à des hommes qui de Paris à Marseille peuvent converser et conclure de bonnes affaires par le téléphone.

L’auteur anonyme est un homme heureux. Il ne doute de rien, il vit dans le royaume des bienheureuses certitudes. Il ne dira jamais coin me Ponce-Pilate : Qu’est-ce que la vérité ? Il sait exactement où elle finit, où commencent la superstition et l’erreur. Il lui plaît d’oublier que certaines doctrines, longtemps en crédit, ont été plus tard convaincues de fausseté, qu’il a fallu que Lavoisier vînt au monde pour découvrir l’oxygène et anéantir la théorie du phlogistique, mais que, si