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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/682

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et personne en son temps n’a mieux senti le pouvoir d’un « mot mis en sa place » que l’homme qui se vantait, comme on sait, d’avoir appris à Racine à faire difficilement des vers faciles. Il faut donc imiter la nature ; et, de la nature même, il ne faut imiter que ce qu’il y a d’elle en tous les hommes, afin que l’art ne se sépare pas de la vie et qu’il y demeure au contraire intimement mêlé, puisqu’aussi bien sans elle, sans les rapports qu’il soutient avec elle, sans la matière enfin qu’il en reçoit, il ne serait qu’un baladinage, ou une occupation à peine moins vaine que celle de jouer aux quilles. Mais cette matière même, en la reproduisant, c’est le triomphe de l’art que de la transformer, et, pour la transformer, il faut se souvenir :

Qu’il est un heureux choix de mots harmonieux ;

que :

Le vers le mieux rempli, la plus noble pensée,
Ne peut plaire à l’esprit quand l’oreille est blessée ;

que d’ailleurs :

En vain tous nous frappez d’un son mélodieux,
Si le tour est impropre ou le terme vicieux ;

et qu’enfin :

Dans cet art dangereux de rimer et d’écrire,
Il n’est pas de degrés du médiocre au pire.

Cela veut dire que, comme il n’y a qu’un point de maturité dans la nature, de même il n’y a qu’un point de perfection dans l’art. Ou encore, la pensée que tout le monde pourrait avoir, ou doit même avoir eue comme nous, il y a une manière de l’exprimer « fine, vive et nouvelle, » qui ne doit appartenir qu’à nous ; et c’est précisément à force d’art que nous la trouvons ; et c’est en quoi consiste pour Boileau la véritable originalité. De là, dans sa doctrine, le prix qu’il attache à la rareté de la rime, et généralement à ce choix ingénieux de mots sans lequel, à vrai dire, un vers n’existe même pas, n’est qu’une ligne de prose. Pour la même raison, il aime dans la métaphore ou dans la périphrase l’air d’inattendu qu’elles donnent à la vérité. On sait encore ce qu’il disait des transitions, quand il reprochait à