Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/651

Cette page n’a pas encore été corrigée


Il eût été naguère assez difficile à M. Dagnan-Bouveret d’obtenir, avec ses Bretonnes au Pardon, le succès populaire qu’il a obtenu, du premier coup, aujourd’hui. Cinq paysannes en vêtemens noirs, assises en rond sur le gazon, s’entretenant. gravement près de l’église, entre deux offices, à côté de deux paysans, debout, non moins graves, voilà un sujet dont la naïveté triste eût singulièrement surpris la critique et le public d’autrefois. On ne comprenait alors la peinture qu’à travers la littérature, et les étranges conceptions de Diderot à ce sujet flottaient encore dans l’air. Il fallait, à toute force, dans un tableau, ou du drame, ou de la galanterie, ou de la malice. Nous savons mieux aujourd’hui demander à la peinture ce qu’elle peut donner, la satisfaction de l’esprit par la satisfaction des yeux, l’enchantement de l’imagination par la perfection des images, l’exaltation de la pensée par la combinaison harmonieuse des formes et des couleurs expressives. M. Dagnan n’est pas arrivé du premier coup, lui non plus, à cette conception simple qui est celle des grands artistes ; il a débuté par l’anecdote sentimentale, drolatique ou dramatique, la Manon Lescaut, la Visite de la Noce chez le photographe, l’Accident ; mais comme, dans toutes ces aventures, il a toujours apporté un esprit d’observation sincère et pénétrant, des habitudes de dessinateur consciencieux et opiniâtre, chacune de ses tentatives a déterminé chez lui à la fois un progrès de l’habileté technique et un progrès de l’intelligence poétique. Son esprit d’observation se manifeste ici par une analyse remarquable, au point de vue ethnographique, des types divers de la race bretonne. Ses qualités de dessinateur s’affirment par l’aisance avec laquelle il groupe ces figures, et par la délicatesse avec laquelle il les modèle dans la lumière. Sa supériorité de poète se révèle par la grâce ou la beauté d’expression qu’il sait donner à ces visages simples. Telle de ces physionomies rustiques rappelle, par la candeur profonde comme par la finesse des traits, les portraits de Memling et d’Holbein, car c’est à ces maîtres loyaux que se rattache M. Dagnan. Nous voudrions seulement, sur toutes ces figures si finement dessinées, un peu moins de cette buée grise à la mode du jour. M. Dagnan est un artiste assez sérieux pour trouver l’harmonie dans la fermeté et non dans la suppression de la peinture. A côté de ses Bretonnes, M. Dagnan-Bouveret expose une Madone, qui montre son talent sous une autre face. La jeune mère, en costume blanc, coiffée d’un étroit bonnet, comme une convalescente dans un hôpital, se promène à pas lents, caressant son enfant, sous une tonnelle de feuillages. Un soleil tiède et doux, perçant les verdures, crible d’étincelles, de lueurs, de reflets, le groupe blanchissant dans cette