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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/639

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couleurs qui tendrait à donner aux peintures l’aspect terne de papiers légèrement teintés et aux figures qui les peuplent des apparences de reflets impalpables et impondérables. Sans doute, l’excès des reliefs est insupportable en certains cas, flans les peintures décoratives, sur une surface plate, lorsqu’il ne faut pas crever la muraille, quelquefois même dans le tableau de chevalet, si l’on n’y vise qu’à un trompe-l’œil grossier ; mais la suppression complète des reliefs dans une peinture bien encadrée et bien isolée serait plus insupportable encore. Nous comprenons que Mme Mario Cazin, en colorant, dans une tonalité très douce et très apaisée, un carton de tapisserie, y ait à peine indiqué, au milieu d’arbres enchevêtrés, une Diane rustique, toute jeunette et fraîche, d’un modelé très sommaire dans sa délicatesse. Il y a des conventions nécessaires et spéciales pour ces tentures sur lesquelles l’œil doit se reposer et le rêve s’arrêter sans effort ni fatigue ; le grain même et les plis du tissu donnent d’ailleurs à ces décors une sorte de mouvement propre. Nous comprenons moins que M. Raphaël Collin, nous montrant, dans sa Jeunesse, un couple d’amoureux côte à côte étendus sur le gazon dans une plaine spacieuse, n’ait pas concédé à ces jeunes corps des reliefs plus fermes et des couleurs plus saines. Cela n’empêche, il est vrai, que ce Daphnis villageois et cette Chloé de banlieue ne soient agréables à voir. La fillette, assise sur le gazon, enlace d’un bras si tendre le cou du jouvenceau allongé a son côté ; celui-ci, s’accoudant sur les genoux de sa petite amie, tend si ardemment ses lèvres vers ses lèvres ! Une minute de plus, et, dans leurs baisers répétés, va se flétrir cette innocence qui nous charme encore. M. Collin, avec la prudence d’un vrai poète, a saisi le moment juste où la fleur du désir va s’épanouir. L’attitude est risquée, et, sous des mains moins habiles, eût pu devenir grossière ; telle que M. Collin l’a indiquée par son dessin délicat, elle est d’une naïveté charmante. C’est avec une candeur parfaite que, les deux bergers s’embrassent, sans songer à s’en cacher, au milieu de la vaste plaine où paît leur troupeau et dont la solitude chaude ; et silencieuse les enivre à leur insu. Plus on regarde cette agréable peinture, plus on s’imagine pourtant qu’un peu plus de sang dans ces jeunes chairs, un peu plus de soleil dans ce vaste ciel, n’eussent rien gâte à l’idylle. Une autre fine étude de M. Collin, le portrait d’une jeune femme en toilette d’été, prête à sortir, accoudée à sa fenêtre, parmi des fleurs, inspire aussi les mêmes réflexions. Il y a là de délicieuses recherches dans les nuances de l’ombre et dans les subtilités de la lumière, mais ces recherches n’en seraient que plus appréciables si les dessous du corps et le dessin des extrémités se faisaient mieux sentir.