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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/636

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encombrent les galeries, c’est encore sur ces cadres restreints que l’œil s’arrête avec plaisir, parce que, si la nouveauté y fait défaut, on y trouve du moins, avec une expérience sérieuse du langage pittoresque, l’expression nette et sincère d’individualités caractérisées. Le jouvenceau et la fillette par lesquels M. Bonnat fait représenter l’Idylle ont choisi, pour cacher leurs amours, une grotte un peu noire. On aimerait à voir autour d’eux plus de verdure, plus d’air, plus de ciel. M. Bonnat ne se laisse point envahir par cet amour du paysage qui transforme en ce moment toute l’école. Était-ce bien le cas d’être aussi stoïque et aussi réfractaire aux séductions de la nature extérieure ? Quoi qu’il en soit, ces deux amoureux, l’un, de face, le garçon, sec et brun, l’autre, de dos, la fille, souple et blanche, avec une chevelure retroussée, blonde et folle, dans laquelle joue le soleil, se tiennent, les mains enlacées, dans des attitudes naïvement expressives. Le peintre a voulu accentuer, dans une harmonie savante, le contraste charmant de ces deux jeunes nudités, la nudité virile, ferme, vive, colorée, la nudité féminine, délicate, souple, frémissante. Il y a réussi. Tout en faisant nos réserves sur la brièveté excessive de quelques indications, sur l’étrangeté périlleuse de certaines manœuvres du pinceau, hachures, pointillages, martellemens bizarres, on ne saurait qu’applaudir. A quelques pas de là, M. Bonnat nous prouve mieux encore la netteté de sa vision et l’habileté de sa main dans le beau Portrait du docteur B… Il est impossible de caractériser avec plus de résolution, de précision, de franchise, une physionomie contemporaine. Sans rien perdre de sa fermeté, comme nous l’avons déjà remarqué l’année dernière à propos du portrait de M. Jules Ferry, le pinceau de M. Bonnat prend chaque jour plus de liberté et de souplesse. Connaissions-nous déjà la Prière de M. Henner ? Connaissions-nous sa Martyre ? Oui et non, peut-on dire. La Prière est une jeune fille demi-nue, avec une ceinture bleu clair, agenouillée, le profil perdu, dans une de ces vagues opacités qui remplacent aussi, pour M. Henner, la campagne naturelle. La Martyre est une tête pâle, une tête coupée, de jeune fille, posée sur une pierre entre deux palmes, comme dans le dessin attribué II Raphaël, qu’on voit dans la collection Albertine de Vienne. M. Henner ne nous dit rien d’inattendu, mais il le dit toujours si bien qu’on a toujours plaisir à l’entendre. Il en est de certaines combinaisons de couleurs, auxquelles s’attachent les bons peintres, comme des combinaisons de sons qui passionnent les musiciens. En réalité, ces combinaisons ne sont monotones qu’aux oreilles et aux yeux indifférens ou incompétens. Ce qui ramène constamment l’artiste vers les mêmes effets, c’est l’infinie variété