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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/629

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le lyrisme y tient moins de place et comme le stylo, chez le dernier surtout, a moins de hardiesse, ils nous dépaysent moins et nous demandent moins d’efforts pour les comprendre. La seconde observation, c’est que toutes les pièces de Sophocle ne se prêtent pas aussi bien qu’Œdipe-Roi à une reproduction dramatique complète et à peu près exacte, et que les tragédies d’Euripide s’y refusent presque autant que celles d’Eschyle. Il y a chez Euripide, à côté de tant d’heureuses inspirations, des déclamations, des formes ou des idées antidramatiques de rhéteur ou de philosophe, des recherches d’effets lyriques que nous accepterions malaisément. La plus grande partie du théâtre grec doit donc nous être communiquée sur la scène par des imitations ou, pour employer le mot moderne, des adaptations plutôt que par des traductions.

Seulement il ne faut pas se dissimuler qu’une bonne adaptation demande un grand poète, à la fois très intelligent de l’antiquité et très pénétré de l’esprit moderne, capable, en outre, d’être lui-même par la force de la conception dramatique, la liberté de l’exécution et le style. Elle doit donc donner le sentiment du drame ancien et faire l’effet, non pas d’un travail de rapport, mais d’un ouvrage original. Est-il possible de réunir ces diverses conditions ? Je ne serais pas éloigné de le croire, et ma principale raison, c’est que nous possédons depuis longtemps certaines adaptations, qui s’appellent Iphigénie et Phèdre. Que le lecteur se rassure ; je ne vais pas recommencer ici l’étude de Racine, si souvent faite, mais toujours à faire ; je me permettrai seulement d’avancer que ces tragédies où notre XVIIIe siècle a introduit son goût et ses mœurs, ses délicatesses morales et sa science de l’âme, qui sont tout imprégnées du génie de Racine, sont, à tout prendre, plus fidèlement inspirées du grec que les imitations affectées de ces initiateurs violens qui veulent s’emparer de nous par l’exagération du caractère.

Aujourd’hui, le goût demanderait des imitations plus voisines des modèles antiques. Reconnaissons d’abord que Racine n’a guère d’analogie avec Eschyle et qu’une pièce qui s’inspirerait véritablement du créateur de la tragédie grecque devrait se garder de substituer les complications morales et les ressorts du drame moderne à l’action mystérieuse de l’acteur invisible qui fait mouvoir les acteurs humains, trouble leurs âmes, aiguillonne leurs passions et précipite leurs actes par une contrainte dont ils ont quelquefois conscience, et les enveloppe d’une atmosphère de terreur et de pitié. Disons aussi qu’elle devrait s’efforcer, comme l’a fait M. Leconte de Lisle, de rendre dans la mesure possible les audaces et