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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/618

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mais il ne les fait pas parler ; il n’a pas été tenté de traduire leur merveilleux chant d’incantation. Peut-être les limites étroites où il lui avait fallu se renfermer le lui auraient-elles difficilement permis ; mais rien ne l’empêchait, à ce qu’il semble, de garder quelque chose des habiles préparations par lesquelles le vieux poète avait assuré d’avance l’impression du spectacle. J’entends par là cet art avec lequel, soit par les pressentimens du chœur, soit par les prophéties de Cassandre, ou les paroles involontaires de Clytemnestre coupable, il fait planer sur tout le drame la sombre idée de ces divinités, de l’égarement criminel et de la vengeance, et surtout l’admirable scène où Oreste, couvert du sang maternel, se débattant contre le trouble de sa raison, s’imagine qu’il les voit, et, par la force de son hallucination, les fait presque voir aux spectateurs. Leur imagination sera remplie d’elles, quand tout à l’heure elles apparaîtront véritablement. M. Leçon te de Lisle les introduit sur la scène dès le début. Au lever du rideau, ce qu’on aperçoit d’abord, ce sont leurs muets fantômes en possession de ce palais des Atrides, voué aux meurtres et aux expiations sanguinaires. Peut-être n’a-t-il pas eu tort, puisqu’il ne devait pas rendre leur action plus sensible pendant le cours même du drame. Mais quelle différence de toute cette fantasmagorie d’opéra au merveilleux d’Eschyle qui s’empare de l’imagination et de l’âme jusqu’à donner l’impression d’une effrayante réalité !

Voilà pour la monstruosité divine. Quant à la monstruosité humaine, disons simplement que le mot ne convient vraiment qu’il l’œuvre moderne. Les personnages humains de l’Orestie ne sont pas monstrueux. La légende des Pélopides était monstrueuse par l’énormité de certains crimes et par cette force de perpétuité et de renouvellement qu’ils semblaient porter en eux. Eschyle n’en a pas atténué, l’horreur ; mais il a voulu que les êtres qui en étaient les auteurs et les victimes appartinssent à l’humanité. Il leur a donné des traits de caractère ; et surtout il a emprunté directement à la nature les mouvemens et comme les phases de la passion et de l’émotion. Aussi, malgré l’étrangeté des crimes et la hardiesse des peintures, dans cette atmosphère de mystérieuse épouvante qui pèse sur les hommes et les opprime on sent partout la vérité et la vie. Une des scènes les plus puissantes que le génie tragique ait inventées, c’est assurément celle où Clytemnestre, après le meurtre accompli, apparaît encore frémissante de la lutte et triomphe de sa victoire. En face de la réprobation et des menaces du chœur, son audace est effrayante. Peu à peu cependant son exaltation tombe pour faire place à une sorte de fatigue, et elle en vient presque à demander grâce à cette force supérieure dont elle a le sentiment