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agens du gouvernement ; et comme elle est muette, comme on peut différer d’opinion sur le sens on l’étendue de ses ordres ou de ses défenses, elle a ses arbitres chargés de scruter sa pensée intime et de la faire connaître aux citoyens.


III

Parmi tous les moyens mis en avant pour garantir le droit des minorités, — et le droit des minorités intéresse tout le monde ; nul n’est sûr d’avoir toujours la « raison du plus fort, » — le renforcement du pouvoir judiciaire est l’un des plus efficaces. Seulement, pour effectuer ce renforcement, il faudrait une loi ; or c’est la majorité qui fait les lois, et jamais jusqu’à ce jour elle n’a eu le courage de se dépouiller elle-même au profit d’une autorité anonyme qui ne sera pas dans sa main. Le jour où elle connaîtra mieux ses véritables intérêts, elle sera heureuse de renoncer à des attributions qui la ruinent, en faisant peser sur elle d’écrasantes responsabilités.

Supposez le juge de paix nommé par la cour d’appel, inamovible comme les autres magistrats, voilà le ministre aussitôt dégagé des obsessions de ses amis politiques, voilà le député également délivré des requêtes de ses électeurs influens, et voici le juge de paix, n’ayant rien à attendre ni à craindre des députés ni des électeurs, se désintéressant de la lutte des partis et tournant ses regards vers les hermines du chef-lieu dont il dépend. Que dit, au moment de sa prise de possession de la chancellerie, toute majorité victorieuse : « Il faut renouveler de fond en comble le personnel des juges de paix. » De fait, cela semble assez raisonnable ; une opinion leur a valu l’investiture, une opinion contraire leur vaut la destitution, que les nouveaux investis n’essaient pas de jouer à l’impartialité, ils perdraient leurs protecteurs sans désarmer leurs ennemis ; les hommes de parti nourrissent, aux époques troublées, une incurable méfiance contre l’homme qui n’est d’aucun parti. Les juges de paix sont ainsi victimes de la situation qui leur est faite : il leur échappe de temps à autre de singulières sentences, qui divertissent la presse et les adversaires du gouvernement, pour lesquels rien n’est sacré. Il faut s’étonner, au contraire, qu’ils ne commettent pas plus de bêtises et d’abus. Ces personnages à qui le garde des sceaux, en les choisissant, demande surtout de « penser bien, » c’est-à-dire de penser comme lui, demeurent placés entre une menace de révocation et une promesse d’avancement, selon qu’ils vont à droite ou à gauche, qu’ils se montrent austères ou dociles. Correction ou récompense, cravache et morceau de sucre,