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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 93.djvu/233

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ont compromis une grande cause et obscurci cette radieuse aurore de 89. Qu’on célèbre donc la révolution dans cette date du 5 mai, comme dans celle du k août prochain, si l’on veut, rien de plus simple ; rien de mieux, à condition toutefois qu’on ne craigne pas de donner un sens précis à cette commémoration, qu’on ne confonde pas ceux qui ont généreusement rêvé la réformation libérale de la France, et ceux qui ont tout perdu par leurs passions, — à condition surtout qu’on ne se fasse aucune illusion sur ce qui reste réellement de la révolution. La vérité est qu’elle n’a pasproduit tout ce qu’elle promettait. Lorsqu’il y a déjà bien des années notre éloquent et ingénieux ami Emile Montégut prononçait ce mot de « banqueroute de la révolution française, » dans des pages saisissantes, dont un esprit libre comme M. E. Scherer parlait encore peu avant sa mort, il écrivait sous le coup des événemens de 1871, l’imagination frappée par les ruines fumantes de Paris ; il étonnait peut-être, ou il semblait importun, par ses hardiesses de penseur indépendant. Il n’est pas moins évident que si la révolution n’a pas manqué en tout, elle a manqué particulièrement dans l’ordre politique. Elle n’a rien fondé réellement, elle n’a créé qu’un état révolutionnaire indéfini où notre pays se débat encore, oscillant sans cesse entre tous les régimes, s’essayant tour à tour à la monarchie, à l’empire ou à la république, sans pouvoir se fixer. Elle a vu ses ambitions déçues, ses promessestrahies, quelques-unes de ses idées, quelques-uns de ses efforts les plus retentissans tourner contre la France elle-même. Elle a posilivement manqué sur deux ou trois points, non par la faute des premiers constituans libéraux et de ceux qui ont recueilli l’héritage de leur pensée, mais surtout par la faute des révolutionnaires qui ont dès l’origine corrompu un si puissant mouvement par leurs violences, qui ont laissé depuis un siècle dans notre histoire une traînée de sédition et d’anarchie.

Au moment où elle commençait par la destruction universelle des privilèges, elle avait la prétention, la volonté, certes légitime, d’établir le règne de la loi égale pour tous, de faire de la légalité le premier ressort de la constitution de la France nouvelle. Malheureusement, il est assez visible que le sentiment de la souveraineté impartiale et équitable de la loi n’est point en progrès. La légalité, — mais depuis longtemps elle est tout ce qu’il y a de plus mobile ou de plus flexible ou de plus dédaigné ; elle est le jouet des séditions, des passions, des partis, qui la bafouent ou qui s’en servent comme d’une arme de combat. Il n’est pas de gouvernement qui ne se soit fondé par la force, par l’insurrection ou par l’usurpation, qui n’ait eu, lui aussi, à sou heure, la prétention de sortir de la légalité pour rentrer dans le droit : c’est l’euphémisme invariable sous lequel on désigne les révolutions et les coups d’état qui se succèdent alternativement dans notre histoire. Non vraiment, c’est triste à dire, ce n’est pas le respect de la loi qui a