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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/954

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limite où finit le droit, même excessif, du chef de parti, — où commence le conspirateur, le fauteur d’attentats, et on n’a peut-être pas bien réfléchi avant de soulever cette question délicate. On n’a pas vu le danger de la confusion qu’on peut faire, même avec une certaine sincérité, entre un adversaire et un accusé. Le gouvernement tient sans doute en réserve des preuves sérieuses, précises, qu’il livrera à la justice du sénat. Ce sera fort utile. Jusqu’ici, il faut l’avouer, l’acte par lequel il a demandé l’autorisation d’engager ce périlleux procès est un morceau de littérature accusatrice qui ne prouve rien, si ce n’est qu’il s’agit ici de politique. On passe en revue la vie tout entière de M. le général Boulanger depuis des années, morne depuis 1871, ses actes, ses discours, ses relations, ses commandemens, son ministère ; mais tout ce qui est représenté comme un crime, il n’a pu l’accomplir qu’avec l’appui des républicains. Il n’a pu s’élever, arriver au ministère, donner toute liberté à ses fantaisies ou à ses ambitions qu’avec la complicité ardente, passionnée des républicains, qui l’ont soutenu jusqu’au bout. S’il a commis quelque action coupable pendant son passage au pouvoir, comment se fait-il qu’elle ne soit relevée qu’aujourd’hui, qu’elle n’ait point été déférée ou au conseil d’enquête qui a éliminé le général indiscipliné de l’armée, ou à un conseil de guerre qui aurait jugé le soldat infidèle ? Comment a-t-on laissé l’opinion s’égarer et a-t-on attendu l’élection du 27 janvier, au risque de paraître répondre par le code pénal au suffrage universel ? Si c’est conspirer contre les institutions, contre l’état, que de demander la révision, il y a en vérité bien d’autres conspirateurs. M. Floquet en a fait autant. Lui, président du conseil, il a proposé la révision à sa manière, une révision qui réduisait le sénat, la présidence de la république au rôle de pouvoirs inertes, muets et inutiles. C’est peut-être, c’est très certainement une politique de ruineuse agitation, ce n’est point encore un attentat, ou, dans tous les cas, bien d’autres le commettent, comme M. Floquet, avec M. le général Boulanger.

Ce n’est pas tout. Dans quelles conditions fait-on le procès de cet accusé ? Devant quel tribunal est-il appelé à comparaître ? Assurément, le sénat réunit toutes les garanties de lumières, de modération, d’équité ; mais enfin, c’est une assemblée politique, qui n’a plus, pour accomplir une œuvre de justice, l’indépendance de l’inamovibilité, même d’une inamovibilité partielle, qui subit fatalement l’influence du moment, — et il n’y a que quelques jours à peine, c’est un groupe républicain du sénat qui aiguillonnait le gouvernement, l’excitait à poursuivre, demandait un accusé, M. le général Boulanger sera peut-être un coupable, il sera peut-être un condamné, on n’en sait rien encore ; pour le moment, c’est un adversaire jugé par des adversaires. — C’est bien cela, s’écrient naïvement ou étourdiment ceux qui laissent échapper la vieille passion jacobine, il n’y a pas de justice en politique, il