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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/949

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ce que les hommes n’ont jamais fait au commencement de l’histoire, il est vrai que dans une révolution radicale ils prétendent le faire et, en une certaine mesure, le font. A un certain égard, ils sont au commencement des choses, ou, tout au moins, ils y croient être, et ils font ce qu’ils feraient au début du monde : ils organisent la souveraineté, et rien de plus. Les hommes de 1789 ont déplacé la souveraineté. Dès lors nous avons affaire à une sorte de société primitive, très simple, répugnant à la complexité, et où la liberté s’introduira, n’en doute point, mais après avoir recommencé son évolution, pour le moment retardée, réprimée et contenue.

Et à cola si vous ajoutez que les révolutionnaires constituans d’hier n’ont que déplacé la souveraineté, ce qui veut dire qu’il y en avait une et qu’il y en a une autre, longtemps il ne pourra y avoir que gens tenant pour l’ancienne et gens tenant pour la nouvelle, et ceux qui tiendront pour l’ancienne, constituans à leur manière, ne pourront songer qu’à la souveraineté aussi, à celle de leur goût, qu’ils voudront réparer, non à autre chose, et, pas plus que leurs adversaires n’auront le goût, ni même la pensée, d’une limitation de ce qu’ils créent, ou d’un affaiblissement de ce qu’ils fondent. Cela revient à dire que la liberté a besoin pour s’introduire d’une société depuis longtemps stable, et que faire une révolution est le vrai moyen de ne pas créer la liberté, qui ne se crée point. Les de Bonald, aussi bien que leurs adversaires, subissent donc l’influence de la Révolution, en cela qu’ils vivent dans l’état d’esprit qu’elle a fait, et quelque libéraux qu’ils puissent être, comme on voit que parfois ils le sont, en tant qu’historiens et spectateurs du passé, on ne saurait trop leur demander de l’être comme théoriciens, fondateurs et « constituans. »


IV

Tel me paraît de Bonald, esprit vigoureux, loyal et étroit, esprit surtout négatif, vraiment faible et, on peut le dire, un peu puéril quand il a posé et affirmé une thèse personnelle, solide et d’une assez rude étreinte quand il a nié les idées modernes, étroit pourtant là-même encore, et oubliant que pour étouffer sûrement il faut avoir embrassé. On comprend très bien l’influence qu’il a exercée. Il a donné l’illusion qu’il était le philosophe à opposera Rousseau, et l’on voit bien à le pratiquer que lui-même se flatte d’être l’antagoniste direct du philosophe ; genevois. Il le considère, il l’admire, il le cite, il le combat : il songe toujours à lui, le plus souvent il est « Rousseau retourné. » Rousseau a cru à un « état de nature ; » de