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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/932

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question de la création. Supposer rien pour commencer, et ce rien, grâce à une immense bonne volonté et beaucoup de temps, insensiblement devenant tout, c’est la théorie du langage sans Dieu, comme c’est la théorie du monde sans créateur. Voilà pourquoi je tiens, dans l’un et l’autre cas, à la pensée contraire. Et Bonald y tient dans tous les cas possibles, et multiplie les cas. Pas de langage-pensée, ou de pensée-langage sans Dieu qui le donne. Pas d’art primitif et nécessaire (les autres sont des amusemens de l’orgueil humain) sans Dieu qui l’enseigne. Pas de société sans Dieu qui la forme. Même argumentation. L’Invention sociale est une absurdité dans les termes. Tout à l’heure, Bonald retournait Condillac. Il disait : « L’homme table rase, oui ; c’est précisément pour cela qu’il faut que quelque chose ait mis sur lui une empreinte, mais non pas le monde extérieur, principe inerte, mais Dieu principe actif. » Maintenant il retourne Rousseau. Il dit : l’homme primitif sans société, évidemment. Mais, dès lors, il ne sera jamais en société. Il ne s’y mettra jamais de lui-même. Pour s’y mettre, il faudrait délibérer, et délibération suppose déjà l’homme en société. Pour s’y mettre, il faudrait s’entendre, et s’entendre, c’est être en état social depuis des siècles. Votre invention sociale n’est qu’un perfectionnement politique : l’homme, déjà en société, a délibéré pour y être mieux ; il est possible. Mais le fait initial ne peut être d’invention humaine. Ce serait encore un rien devenant quelque chose. Je ne comprends pas. Reste que le fait initial soit divin, comme toute invention dite humaine.

Placer, je veux dire replacer Dieu à l’origine de toute institution humaine et de toute faculté de l’homme, voilà ce que Bonald poursuit de toutes les forces de sa logique. Il ne s’en tient pas là. Il replace Dieu à toute origine ; mais il se garde bien de l’y laisser. Voilà qui serait encore singulièrement « philosophique. » Dieu n’est pas seulement celui par qui tout commence, il est celui par qui tout se maintient. La création est continue. Dieu continue de nous créer comme êtres pensans, parlans, aimans, sociaux, par l’instrument de la société qu’il a faite. Nous ne créons rien, nous n’inventons rien. Mais nous sommes engagés et engrenés dans la société, qui est la pensée de Dieu. Elle conserve sa parole, ses idées, ses arts, ses inventions, notamment elle-même, grâce à la tradition ininterrompue. Et c’est en elle, c’est-à-dire en lui, que nous vivons et agissons, avec une certaine liberté de jeu qu’il a voulu nous laisser ; mais, du reste tellement soutenus de lui que nous languissons sitôt qu’il relâche les liens, et péririons s’il les dénouait. L’homme est un animal traditionnel. Il est enchaîné par la tradition. Les autres le sont par la nécessité, et c’est toute la différence, qui du reste est infinie. L’homme vit dans les inventions de Dieu et n’a que la