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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/925

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une société complète (pouvoir, ministre, sujets), que relativement. Il fait partie de la famille, autre monde complet et relatif, autre société complète et relative, et il se doit à elle, qui elle-même (et c’est pour cela qu’elle aussi n’est complète que relativement) se doit à l’État. Il a donc fallu que l’homme fût pouvoir sur lui-même, mais non absolu, qu’il disposât de ses organes, mais dans certaines limites. Sans ces bornes, il en aurait disposé, trop facilement. S’il lui suffisait de ne pas vouloir, un instant, que son sang circule, pour que la circulation s’arrête, comme il lui suffit de vouloir fermer les yeux pour les fermer, il suffirait d’une colère enfantine ou d’un dépit de jeunesse pour qu’un suicide, acte irrévocable, se produisît. De là ces bornes et ces entraves à notre volonté souveraine. Elle est souveraine. Si elle ne l’était pas, il n’y aurait pas en moi pouvoir, ministre, sujet, et je ne me comprendrais pas ; je ne serais pas « constitué, » je ne serais rien, je serais ce minéral. Elle est souveraine : elle peut toujours supprimer ses ministres et ses sujets ; mais il lui faut pour cela un immense effort ; il faut qu’elle arme un de ses organes au moins contre tout son organisme ; et elle est avertie par cet effort même qu’elle ne suit pas sa vraie destinée en s’affranchissant. El, de même, dans la famille, le père est pouvoir, mais non pouvoir absolu. Son « ministre » et ses « sujets » ne lui doivent qu’obéissance ; mais, pouvoir ici, il est sujet ailleurs, et son pouvoir sur ses sujets est limité par l’obéissance qu’il doit au pouvoir supérieur, qui est le roi. Et, de même, dans la société, le roi est pouvoir absolu au sens humain du mot ; ses ministres et ses sujets ne lui doivent qu’obéissance ; mais, pouvoir du côté de la terre, il est sujet du côté du ciel.

Les analogies, il faut dire les identités, entre la société personnelle qu’on appelle un homme, la société domestique qu’on appelle la famille, la société politique qu’on appelle l’Etat, iraient à l’infini si on les cherchait toutes ; car ce ne sont que trois formes de la même chose et trois textes de la même loi. Ainsi, comme il y a dans le corps des fonctions indépendantes de la volonté dirigeante, autonomes, et que la volonté dirigeante ne peut que supprimer, et par la mort totale de l’organisme ; de même il y a, il est bon qu’il y ait, il doit y avoir dans l’Etat des sociétés particulières indépendantes qui ont en elles la raison et les moyens de leur existence, et qui servent et conservent l’État sans recevoir l’impulsion du chef de l’Etat, et que le pouvoir central ne peut que briser, et par une « action désordonnée et oppressive qui serait une sorte de suicide social. » — Ainsi de suite. Voulez-vous connaître la vérité sur l’homme, regardez l’État, sur l’État regardez la famille, sur la famille regardez l’homme, sur le monde regardez l’État, ou l’homme ou la famille ; et intervertissez les termes à votre gré,