Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/912

Cette page n’a pas encore été corrigée


dans les affaires privées ; il l’est aussi dans les affaires publiques. Il fait toutes les élections. Un vicaire du marais occidental m’écrivait en 187i : « Partout où le clergé sera neutre, vous aurez le triomphe, la noblesse ayant perdu en beaucoup d’endroits toute influence dans les élections. Seule, l’influence du clergé est incontestable. » Un autre me disait, quelques années plus tard : « Nous n’intervenons pas activement dans les élections politiques, parce que nos candidats n’ont pas de concurrents sérieux ; mais nous nous jetons à corps perdu dans les élections municipales, qui sont plus disputées. »

L’influence du clergé domine dans les communes qu’on peut appeler proprement Vendéennes, au sens moral du mot : elle n’y est pas, elle n’y a jamais été exclusivement dominante. Au temps de la Révolution, les petites villes comptaient un grand nombre de patriotes ; ils y étaient même presque partout en majorité. Plus clairsemés dans les villages et dans les métairies, ils formaient cependant, dans la masse de la population rurale, une force respectable. Plusieurs furent massacrés par les insurgés. La plupart s’enfuirent, et ceux qui revinrent après la pacification rapportèrent et transmirent à leurs enfans l’esprit de la révolution, aigri et irrité encore par la persécution et par l’exil. C’est ainsi que la Vendée se partage toujours en blancs et en bleus, et si les derniers sont en minorité au nord et à l’ouest, ils n’en sont que plus ardens dans les compétitions politiques ou municipales.

La politique proprement dite ne joue d’ailleurs qu’un rôle secondaire et indirect dans ces compétitions. On est, au fond, de part et d’autre, comme en 1793, indifférent à la forme du gouvernement. La plupart des bleus sont républicains aujourd’hui, mais beaucoup sont restés impérialistes, et, presque tous l’étaient il y a vingt ans. Les blancs, royalistes aujourd’hui, n’étaient pas moins attachés à l’empire tant qu’il a duré, et ils gardaient, comme leurs rivaux, le culte du premier Napoléon. J’ai visité, dans mon enfance, bien des maisons de paysans, en plein bocage vendéen. Je ne me souviens pas d’y avoir vu un seul portrait de La Rochejaquelein ou de Charette ; mais j’y trouvais presque partout le portrait de Napoléon et souvent des illustrations des guerres de l’empire. « Parle-t-on encore des Bourbons ? » demandait Napoléon, en 1808, à son hôte de Montaigu. — Sire, répondait-il, votre gloire et vos bienfaits les ont fait oublier. » C’était le langage d’un flatteur ; mais il n’était pas très loin de la vérité. Les survivans de la guerre civile semblaient d’ailleurs craindre d’en parler. Ce sentiment de défiance et de réserve à l’égard de souvenirs qui leur étaient plutôt pénibles que glorieux dura longtemps. M. Port raconte qu’une vieille femme des Mauges, qu’il interrogeait sur les