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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/875

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résistance inconsciente du génie allemand à un art étranger, que, le plus souvent, il croit imiter.

Dès l’an 1420, la peinture s’est si bien sécularisée en Allemagne, qu’elle est devenue un métier. Des corporations de peintres se sont formées à Cologne, à Colmar, à Augsbourg, à Nuremberg, dans toutes les villes. Le jeune homme qui se destine à la peinture doit d’abord passer de trois à cinq ans, en qualité d’apprenti, chez un maître-peintre. Puis, c’est le voyage traditionnel de tout artisan. Le garçon va dans les villes voisines, visite les ateliers en renom, et, le plus souvent, il pousse son chemin jusqu’en Flandre [1]. Il admire à Saint-Bavon de Gand les célèbres peintures d’Hubert Van Eyck, terminées par son frère Jean le 6 mai 1432. Il y voit un art nouveau, consacré à l’exacte reproduction de la nature réelle, au lieu de servir, comme l’art de son pays, à la réalisation d’une nature idéale. Et puis les peintres qu’il rencontre là-bas, les élèves de Van Eyck et de Rogier Van der Veyden, ces gens mettent à leur travail une conscience, une application, qui ravissent la bonne âme du jeune Allemand. Il apprend d’eux l’usage de l’huile pour lier les couleurs, la méthode qui leur permet de mélanger si finement les tons. Mais lui, malheureusement, il est gauche par nature, porté à faire sans trop de Irais les besognes. Et le voilà qui revient dans sa ville natale, dégoûté de la peinture de ses compatriotes, tout au bonheur de posséder une technique nouvelle dont les intimes secrets doivent lui échapper à jamais.

Lorsqu’un jeune peintre italien terminait son apprentissage, il trouvait tout ouverte devant lui la voie où il allait s’engager. Son maître, ses camarades d’atelier, étaient des lettrés, des savans, au moins des gens instruits, et lui avaient façonné le goût en même temps qu’ils lui enseignaient la technique. Il avait encore pour s’intéresser à lui, pour le guider, toute une troupe de poètes et d’érudits, tous gens qui en Italie vivaient dans la familiarité des artistes et formaient avec eux un même centre intellectuel. Rien de pareil pour le jeune Allemand. Celui-là n’était qu’un ouvrier ; il n’avait pour l’encourager et le conduire que ses confrères, les membres de sa corporation. Les savans, étrangers au mouvement populaire des esprits, se confinaient dans leur scolastique où le pauvre diable n’entendait goutte. Que faire donc et à quoi employer les beaux moyens qu’il avait rapportés des Flandres ? Il les employait comme ses maîtres flamands : il essayait de reproduire ce qu’il voyait. Mais lui, avec ses yeux d’Allemand, il voyait mal et sans plaisir la réalité des

  1. Parfois même il s’y installe à demeure : tel fut le cas de Hans Memling, que l’on sait aujourd’hui être né à Mayence. Cette origine explique le caractère d’intime tendresse et de ferveur mystique qui distingue si profondément Memling des autres primitifs flamands. (V. Chronique des arts, 1880, 8.)