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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/868

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étaient prêtes à accueillir un art qui devait donner forme à leurs idéales visions.

Cette sécularisation de la peinture ne pouvait manquer de créer une peinture toute nouvelle. Le moine, dans sa cellule, étranger aux passions du monde, se contentait habituellement de copier des modèles antérieurs. Il trouvait d’avance dans les traditions du couvent les formes qu’il devait reproduire et les procédés qu’il devait employer. Le peintre laïque, au contraire, ne pouvait s’inspirer que de lui-même. Il avait à exprimer des sentimens personnels, actuels, des sentimens nés en lui sous l’influence du monde qui l’entourait. Et, pour exprimer ces sentimens, il lui fallait tout inventer, formes et procédés.

Aussi les premiers maîtres allemands ont-ils choisi de préférence le genre le plus facile en même temps que le plus populaire : l’illustration des manuscrits. Les manuscrits allemands du XIVe siècle se divisent en deux catégories bien distinctes. D’une part, les poèmes, les recueils de chansons, littérature de luxe et de plaisir destinée aux familles princières, illustrée par des maîtres habiles et instruits ; d’autre part, les livres de piété, les traités religieux, les Armenbibeln (bibles des pauvres), les manuels de droit, etc., tous ouvrages issus du peuple, la plupart destinés au peuple. Dans les manuscrits de la première catégorie, la miniature témoigne très vivement l’influence des enlumineurs français. C’est ainsi que les images du Liederhandschrift de Manesse, qui, récemment encore, appartenait à la Bibliothèque nationale, ressemblent à nos illustrations du XIIIe siècle par l’ordonnance de la composition, par l’ensemble des procédés, et surtout par tous les détails de l’ornementation. Mais, à côté de cet art de cour, les œuvres populaires de la même époque nous font voir déjà dans toute leur pureté les caractères dominans d’un art plus national. La Chronique de Baudoin de Trêves, retraçant les principaux faits du voyage de l’empereur Henri VII en Italie, la Bible de Wellislas et l’admirable Passionnale de la princesse Cunégonde, à Prague, les Armenbibeln de Constance, de Munich, etc., n’ont plus rien de commun avec la manière habile et délicate de nos imagiers français. Les procédés sont rudimentaires : un simple tracé des contours, avec deux ou trois couleurs gauchement étalées ; nulle marque d’une observation anatomique, nulle perspective ; mais, au lieu de ces qualités artistiques, une recherche étonnante de l’expression. Dans la Chronique de Baudoin, les moindres mouvemens des bras ou des têtes, les moindres détails des attitudes, sont destinés à traduire des états intérieurs. Qu’il nous suffise de citer, par exemple, la grande image de la mort d’Henri VII, où vingt personnages entourent l’empereur