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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/844

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Avec de pareilles ressources, l’art de guérir est maître de la douleur. S’il ne lui est pas toujours possible de l’atteindre dans sa source, il peut du moins à coup sûr en suspendre les manifestations, en faire disparaître les tortures, et c’est là le principal. Pour comprendre l’étendue d’uni pareil bienfait, il faut avoir été témoin du supplice qu’endurent les malheureux en proie aux névroses douloureuses, quand on ne leur vient pas en aide. C’est une torture sans trêve et sans espoir, car chaque paroxysme en appelle un nouveau, car la durée de l’épreuve est inconnue, car il n’y a pas même à compter sur la mort pour y mettre fin : ces maladies-là ne tuent pas.

Les névropathes, les martyrs de leur système nerveux, les malheureux qui sont obligés de subir les dures nécessités de la chirurgie, ne sont pas les seuls qui aient bénéficié de ce progrès. Il a étendu son action à tous ceux qui souffrent, et il déploie la même puissance, qu’il s’agisse d’apaiser une douleur du moment, ou de procurer du calme o à ceux qui n’ont plus que la mort en perspective. Parmi les blessés qui couvrent les champs de bataille, il en est dont l’état ne laisse aucun espoir. On se trouve également quelquefois en présence de ces cas désespérés, à la suite des accidens dont les chemins de fer et les ateliers sont souvent le théâtre. Autrefois, ces malheureux attendaient la mort dans d’atroces souffrances ; aujourd’hui, grâce aux inspirations de chloroforme et aux injections de morphine combinées, ils s’éteignent doucement, dans la plénitude de leurs facultés. Ils n’ont perdu que celle de souffrir.

A l’aide des mêmes moyens, on parvient à prolonger, pendant des années, et à rendre supportable l’existence des malades atteints de ces lésions organiques qui ne pardonnent pas et qui font souffrir mort et misère avant de conduire leurs victimes au tombeau ; mais c’est surtout à la guerre que les anesthésiques rendent d’admirables services. Ils ont transformé la chirurgie des champs de bataille.

A l’époque de nos grandes guerres, les ambulances de première ligne offraient un terrible spectacle. Il fallait la force d’âme et la longue habitude des chirurgiens du premier empire pour conserver, dans un pareil milieu, leur calme, leur sang-froid et leur sûreté de main. Les cris des blessés se tordant sous le couteau, les gémissemens de ceux qui attendaient leur tour, les plaintes des mourans, les supplications des uns, les imprécations, des autres se mêlaient au bruit de la fusillade et au grondement lointain du canon. Ceux qui se sentaient blessés à mort, et auxquels on avait fait un pansement de consolation, demandaient qu’on les achevât. Les conscrits appelaient leur mère ou imploraient du secours ; les vieux soldats, plus stoïques,