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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/837

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des choses qui passent. C’est la gerbe de lumière qui éclaire l’infini. C’est l’expiation qui efface les fautes et l’humiliation qui abaisse l’orgueil. Elle grandit et élève l’âme qui l’accepte et qui la bénit, car l’homme n’est vraiment sublime qu’en face de la douleur et de la mort. La souffrance ennoblit tout ce qu’elle touche, elle embellit le cœur comme le visage. De tout temps les saints, les génies, toutes les grandes âmes ont été les privilégiés de la douleur. Elle s’élève et se spiritualise pour se mettre au niveau de ces natures d’élite, car Dieu proportionne la force de ses coups à la vigueur de ceux qu’ils frappent, comme il mesure le vent à la brebis tondue. La souffrance est la clef d’or qui ouvre la porte de la vie éternelle.

« L’homme qui ne connaîtrait pas la douleur, dit Jean-Jacques Rousseau, ne connaîtrait ni l’attendrissement de l’humanité, ni la douceur de la commisération. Son cœur ne serait ému de rien ; il ne serait pas sociable, il serait un monstre pour ses semblables. » Cette thèse vient d’être reprise par le comte Léon Tolstoï dans son livre de la Vie ; mais, tandis que la religion chrétienne a surtout en vue les souffrances morales, ce sont les douleurs du corps qu’il vise plus particulièrement. Le dernier chapitre a pour titre : Les souffrances physiques sont une condition indispensable de la vie et du bonheur des hommes. Si la douleur n’existait pas, dit-il, l’individualité animale ne serait pas avertie des transgressions de sa loi. Si la conscience réfléchie n’éprouvait pas la souffrance, l’homme ne connaîtrait jamais la vérité et ignorerait la loi de son être. La souffrance physique est pour lui un enseignement et une punition. Son intensité est proportionnée à nos forces. Les êtres inconsciens comme l’enfant, comme l’animal, souffrent beaucoup moins que les êtres doués d’expérience et de raison, parce qu’ils n’ont pas le sentiment de la situation et la crainte qu’elle se prolonge ; parce qu’ils ne connaissent pas la révolte.

Je n’ai pas la pensée de m’inscrire en faux contre une doctrine aussi universellement acceptée ; je voudrais toutefois réagir contre ce qu’elle a de trop absolu.

La souffrance est évidemment une condition de l’existence humaine au même titre que la maladie et la mort ; mais le désir et le pouvoir d’adoucir les rigueurs de cette loi sont également dans la nature. L’homme, depuis qu’il est sur la terre, n’a pas cessé de lutter pour améliorer sa condition, pour augmenter son bien-être, en diminuant la somme de ses souffrances et en multipliant ses plaisirs. C’est là son droit, son privilège ; c’est la conséquence de sa liberté, le fruit de son intelligence ; c’est un des principaux attributs qui le distinguent des espèces animales, lesquelles sont passives et impuissantes à changer leur destin.