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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/835

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Depuis 1789, beaucoup de choses sont arrivées, et les hommes se sentent infiniment moins disposés à fonder leurs espérances sur les réformes politiques. Nombreux sont les penseurs européens qui semblent avoir perdu l’ancienne croyance au progrès… D’autres demeurent persuadés que la marche ascendante de l’humanité est lente, mais sûre. »

A l’occasion d’une récente solennité littéraire et devant un auditoire de choix, M. Renan n’a pas craint de faire son deuil de la révolution française, qu’il condamne en termes empreints d’une tristesse ironique légèrement supportée. Cette excommunication majeure a été lancée de main de maître. Encore serait-il de bonne grâce d’insister sur la distinction entre 1789 et 1793. C’est à la seconde de ces deux dates qu’il faut réserver l’enterrement laïque, silencieux et définitif, pour ressusciter les souvenirs de la première avec honneur et confiance.

L’Amérique est restée fidèle à son 1789 ; elle ne permettra pas qu’il dégénère en un 1793 imbécile et criminel. Nous en avons pour garant le génie national d’un pays où les citoyens et les pouvoirs publics ont adopté la vraie devise du conservatisme libéral : « Nul ne doit aller jusqu’au bout de son droit et de sa liberté. Quiconque méconnaît ce principe, offense le droit ou la liberté d’autrui, et met en péril toute harmonie politique et sociale. » On peut avoir foi dans les destinées d’un peuple qui, selon la mémorable parole de Webster, « se limite spontanément et fixe des bornes à sa propre puissance. » De tous les triomphes de la démocratie, énumérés par ses panégyristes avec complaisance, le plus rassurant est celui qu’elle sait remporter sur elle-même.


DUC DE NOAILLES.