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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/806

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attaques ouvertes contre les droits de la propriété individuelle ou les institutions du pays, que nul ne songe à renverser ni à réviser. A peine si quelques enfans perdus dénonçaient la tyrannie du capital. Leur voix ne rencontrait pas d’écho dans une démocratie rurale et paisible, où chacun arrivait facilement à l’aisance par le travail. Les querelles politiques ne se trouvaient pas envenimées, comme de nos jours, par les difficultés sociales, et grossies par l’énorme appât que le pouvoir offre actuellement, avec tous sus avantages avouables ou non.

Cette période de rivalités pacifiques fut interrompue violemment par l’explosion des haines que suscitait l’esclavage. Les anciennes démarcations des partis s’effacèrent alors ; le pays se divisa nettement en esclavagistes et anti-esclavagistes répandus sur le territoire entier de l’Union, mais plus spécialement cantonnes dans les deux grandes sections du Sud et du Nord. Jamais guerre civile ne coûta autant d’argent et d’existences humaines sacrifiées en si peu de temps. Faut-il répéter, d’ailleurs, que la doctrine séparatiste était l’hérésie politique ? Les républicains défendaient le principe légitimiste de leur république fédérative, l’unité nationale. D’un côté comme de l’autre pourtant la majorité dominante reste fidèle au conservatisme. Les républicains, qui ont la supériorité du nombre parmi les états nordistes, y forment l’élément conservateur, tandis que les démocrates y représentent le radicalisme. De même dans le Sud les démocrates, beaucoup plus nombreux, sont des conservateurs avérés ; la minorité républicaine seule est radicale. Au plus fort de la lutte, les deux têtes conservatrices mènent respectivement chaque parti. Lincoln n’obéit à aucune idée subversive en émancipant les esclaves. Quant aux états sécessionnistes, ils ne font pas appel aux doctrines et aux passions révolutionnaires pour défendre leur indépendance locale et leur suprématie perdue.

Aussitôt la guerre finie, l’immense armée victorieuse se laissa licencier sans difficultés et reprit les occupations de la vie civile. Le seul résultat immédiat fut de décupler le nombre des généraux-avocats, banquiers ou politiciens. Malgré l’ivresse du triomphe et le militarisme nécessaire auquel il s’était soumis pendant quatre ans, le Nord vainqueur ne tomba pas dans le césarisme qui arrive toujours par la gauche ou à cause d’elle. D’autre part, le Sud vaincu, et durement traité d’abord par « les satrapes victorieux, » ne se jeta nullement dans le radicalisme et l’intransigeance systématique. Il y eut sans doute des excès commis ; le kuklux klan et les ligues blanches répondirent aux provocations des ligues noires, encouragées et soutenues par la séquelle radicale des