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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/755

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comme le peuple se prosterne devant les décorations des étrangers : ils en ont été surpris, aussi ne manquent-ils pas de les porter… Les Français n’ont qu’un sentiment, l’honneur : il faut donc donner de l’aliment à ce sentiment-là ; il leur faut des distinctions. » — A très peu de gens, leur mérite suffit ; les hommes ordinaires ne se contentent même pas de l’approbation qu’ils lisent dans les regards d’autrui : elle est trop intermittente, trop réservée, trop muette ; ils ont besoin de la renommée éclatante et bruyante ; ils veulent entendre sonner, en leur présence et autour de leur personne, en leur absence et autour de leur nom, la fanfare continue de l’admiration et du respect. Cela ne leur suffit pas encore : ils veulent que-leur mérite ne reste pas dans l’esprit des hommes à l’état vague de grandeur indéterminée, mais que, publiquement, il soit évalué, qu’il ait sa cote, que, sans conteste possible, il jouisse de son rang dans l’échelle et de sa hauteur mesurée, chiffrée, au-dessus des mérites moindres. — A toutes ces exigences de l’amour-propre humain et français, la nouvelle institution donne satisfaction complète. Le 14 juillet 1804 [1], jour anniversaire de la prise de la Bastille, sous la coupole des Invalides, après une messe solennelle, devant l’impératrice et toute la cour, puis un mois après, le 16 août 1804, jour anniversaire de la naissance de l’empereur, au camp de Boulogne, en face de l’Océan et de la flottille qui doit conquérir l’Angleterre, en présence de cent mille spectateurs, devant toute l’année, au roulement de dix-huit cent tambours, Napoléon reçoit le serment des légionnaires et leur distribue les croix ; probablement, il n’y eut jamais de cérémonie plus enivrante : un homme d’une vertu austère, le grand chirurgien Larrey, qui fut alors décoré, en garda l’émotion jusqu’à la fin de sa vie et ne parlait de ce jour unique qu’avec un tremblement dans la voix. Ce jour-là, presque tous [2] les mérites et talons supérieurs et prouvés de la Franco sont proclamés, chacun avec le titre proportionné qui convient à son degré d’éminence, chevaliers, officiers, commandeurs, grands-officiers et, plus tard, grands aigles, chacun sur la même ligne que ses égaux d’un ordre différent, les ecclésiastiques auprès des laïques, les civils auprès des militaires, chacun honoré par la compagnie de ses pairs,

  1. La Légion d’honneur, par M. Mazas, passim. (Détails sur les nominations et la cérémonie.) Au lieu du 14 juillet, la date effective fut le 15, qui était un dimanche. Augereau et une soixantaine d’officiers « mauvaises têtes, » qui n’aimaient pas la messe, ne voulurent pas entrer dans la chapelle et restèrent dans la cour.
  2. Plusieurs généraux, Lecourbe, Souham, etc., furent exclus comme trop répu¬blicains ou comme suspects et hostiles, Lemercier, Ducis, Delille et Lafayette avaient refusé. L'amiral Truguet, qui, par pique et mécontentement, avait d'abord refusé le grade de grand-officier, finit par se raviser, devint d'abord commandeur, puis grand-officier.