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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/751

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Et ces chiffres, qui déjà s’enflent d’eux-mêmes, vont encore être enflés de moitié par l’extension de l’ancien territoire. Au lieu de 86 départemens avec 26 millions d’âmes, la France finit par en comprendre 130 avec 42 millions d’habitans, Belgique et Piémont, puis Hanovre, Toscane, Italie du centre, Illyrie, Hollande et Provinces hanséatiques, c’est-à-dire 44 départemens et 16 millions de Français annexés. Sur cette nouvelle matière administrative, Napoléon applique son cadre français et ses fonctionnaires qui, pour la plupart, depuis Hambourg et Amsterdam jusqu’à Rome et Corfou, sont d’anciens Français [1] ; voilà, pour les ambitions petites et grandes, un large débouché de plus. — Ajoutez-en un autre de surplus et non moins large hors de France : car les princes sujets et les rois vassaux, Eugène, Louis, Jérôme, Murat, Joseph, importent avec eux, chacun dans ses États, un personnel français plus ou moins nombreux, familiers, dignitaires de cour, généraux, ministres, administrateurs, commis même et subalternes indispensables, ne fût-ce que pour faire entrer les indigènes dans les compartimens militaires et civils du régime moderne, et leur enseigner sur place la conscription, l’administration, le code civil, la comptabilité, à l’instar de Paris. Même dans les États indépendans ou alliés, en Prusse, en Pologne, dans la confédération du Rhin, il y a, par intervalles ou à demeure, des Français en place et en autorité, pour commander des contingens, occuper des forteresses, recevoir des fournitures, faire acquitter des contributions de guerre. Jusque chez le caporal et le douanier en faction sur la plage de Dantzig et de Reggio, le sentiment de la primauté conquise équivaut à la possession d’un grade ; les naturels du pays sont à ses yeux des demi-barbares ou des demi-sauvages, gens encroûtés ou arriérés, puisqu’ils ne savent pas même parler sa langue ; il se sent supérieur, comme autrefois le señor soldado du XVIe siècle ou le ciris romanus. Depuis la grande monarchie espagnole et l’ancien Empire romain, jamais État conquérant et propagateur d’un régime nouveau n’a donné à ses sujets de telles jouissances d’amour-propre, ni ouvert une si vaste carrière à toutes leurs ambitions.

Car, une fois entrés dans la carrière, ceux-ci, mieux que les Espagnols de Charles-Quint ou les Romains d’Auguste, savent qu’ils peuvent avancer, avancer vite et loin. Nulle part la carrière n’est barrée ; personne ne se sent confiné dans son poste ; chacun considère le sien comme une station provisoire ; chacun ne s’y installe qu’en attendant mieux, dès le premier jour ses regards se portent

  1. Napoléon, Correspondance. (Note du 11 avril 1811.) « Il y aura toujours, à Hambourg, Brême et Lubeck, 8,000 à 10,000 Français, soit employés, soit gendarmerie, douanes et dépôts. »