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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/744

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institué, comme juge ordinaire, extraordinaire et suprême, la pluralité des Français adultes, mâles et comptés par tête, c’est-à-dire un être collectif où la petite élite intelligente était noyée dans la grosse multitude brute ; de tous les jurys, c’était le plus incompétent, le plus aisément affolé et dupé, le plus incapable de comprendre les questions qu’on lui posait et les conséquences de sa réponse, le plus mal informé, le plus inattentif, le plus aveuglé par des sympathies ou antipathies préconçues, le plus volontiers absent, simple troupeau de moutons racolés, dont on pouvait toujours escroquer, violenter ou falsifier le vote, et dont le Verdict, contraint ou simulé, était d’avance à la merci des politiciens, d’en bas et d’en haut, par les clubs et par le gouvernement révolutionnaire, ceux-ci ont manœuvré on conséquence, de façon à s’imposer, eux et leurs préférés, au choix du peuple français. De là, entre 1792 et 1799, le personnel républicain que l’on a décrit. — Il n’y a que l’armée, où la présence quotidienne et poignante du danger commun, physique et mortel (‘misse par dicter les bons choix et soulever les mérites prouvés jusqu’aux plus hauts grades ; encore faut-il noter que l’infatuation jacobine a sévi dans l’armée comme dans le reste, et à deux reprises : au début, par l’élection du supérieur, que l’on confiait aux subordonnés, ce qui livrait les grades aux bavards de chambrée et aux intrigans qui faisaient boire ; ensuite, sous la Terreur, et même plus tard [1], par le supplice ou la destitution de tant d’officiers patriotes et méritans, par le dégoût qui conduisait Gouvion Saint-Cyr et ses camarades à éviter ou à refuser les premiers grades, par la promotion scandaleuse des fanfarons de club et des nullités dociles, par la dictature militaire des proconsuls civils, par la suprématie conférée à Léchelle et Rossignol, par la subordination imposée à Kléber et à Marceau, par les dispositions stupides d’un démagogue à grosses épaulettes comme Canaux [2], par les ordres du jour grotesques d’un sacripant ivrogne comme Henriot [3], par la disgrâce de Bonaparte, par la détention de Hoche. — Dans l’ordre civil, c’était pis : la règle qui proportionne l’avancement au mérite n’était pas seulement méconnue ; on l’appliquait en sens inverse. Dans le gouvernement central comme dans le gouvernement local, et du haut au bas de la hiérarchie, depuis la dignité de ministre des affaires étrangères jusqu’à l’emploi de président du plus petit comité révolutionnaire, les places étaient pour les indignes ; leur indignité allait croissant, parce qu’une épuration incessante

  1. La Révolution, II, 333, et III, 219.
  2. Napoléon, Mémoires (rédigés pur M. de Monthalon, III, 11-19) sur l’ignorance extraordinaire de Cartaux. — Ibid., 23, sur l’incapacité de Doppet, successeur de Cartaux.
  3. La Révolution, III, 310.