Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/741

Cette page n’a pas encore été corrigée


empire colonial avec Champlain et Lassalle dans l’Amérique du Nord, avec Dupleix et La bourdonnais dans l’Indoustan. Tel était le débouché des esprits immodérés et hasardeux, des tempéramens rétifs à la contrainte et à la routine d’une vieille civilisation, des âmes déclassées et dévoyées dès leur naissance, en qui repoussaient les instincts primitifs du nomade ou du barbare, en qui l’insubordination était innée, en qui l’énergie et l’initiative restaient intactes. — Mirabeau, qui compromettait sa famille à force de scandales, faillit être expédié par son père aux Indes hollandaises, où l’on mourait beaucoup ; les chances étaient pour qu’il y fût pendu, ou qu’il y devînt, à Java, à Sumatra, le gouverneur d’un grand district, le souverain vénéré et adoré de 500,000 Malais : l’une et l’autre fins convenaient à ses mérites. — Si Danton avait été bien conseillé, au lieu d’acheter, moyennant 70,000 livres empruntées, une charge d’avocat au conseil, qui lui apportait trois affaires en quatre ans et l’obligeait à vivre aux crocs du limonadier son beau-père, il serait allé à Pondichéry, puis, de là, chez quelque rajah ou roi indigène, pour être son agent, son conseiller, son compagnon de plaisirs ; chez Tippo-Saïb ou ailleurs, il eût pu devenir premier ministre, avoir un palais, un harem, des laks de roupies ; sans doute, là-bas aussi, il aurait dû remplir les prisons et les vider quelquefois par un massacre, comme à Paris en septembre ; mais, là-bas, cela était dans les mœurs, et l’on n’opérait que sur des vies de Seikhs et de Mahrattes. — Bonaparte, après la chute de ses protecteurs, les deux Robespierre, trouvant sa carrière barrée, voulut entrer au service du sultan ; accompagné par Junot, Muiron, Marmont et d’autres camarades, il portait à Constantinople des denrées plus rares et mieux payées en Orient qu’en Occident, l’honneur militaire et l’intelligence administrative ; il aurait débité ces deux produits, comme il le lit en Egypte, au bon moment, au bon endroit, au plus haut prix, sans nos scrupules de conscience, sans nos délicatesses européennes de probité et d’humanité. Ce qu’il fût devenu là-bas, aucune imagination ne peut se le figurer : pacha certainement, comme Djezzar en Syrie, ou khédive comme plus tard Méhémet-Ali au Caire ; lui-même se voyait déjà conquérant comme Gengis-khan [1], fondateur comme Alexandre et Baber, prophète comme Mahomet ; de son propre aveu, « on ne pouvait travailler en grand que dans l’Orient, » et il y aurait travaillé en très grand ; cela eût mieux valu peut-être pour l’Orient ; à coup sûr, cela eût mieux valu pour l’Europe et surtout pour la France.

  1. Mémoires, par M. X…, I, 374. « Je suis convaincu que Gengis-Khan plaisait plus à son imagination que César. »