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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/706

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que l’on a cru quelquefois trop simple, est-il vraiment toujours aussi compliqué qu’on l’enseigne aujourd’hui ?

Mais ce qui n’est pas moins certain, c’est qu’en traversant le milieu de l’imagination de Dickens, les objets se déforment, prennent des aspects insolites, pour ne pas dire hétéroclites, se changent en une caricature ou une parodie d’eux-mêmes, s’animent d’une vie qui n’est plus la leur, dont il faut seulement s’empresser d’ajouter qu’elle n’est pas pour cela moins intéressante ni surtout moins poétique. Dickens a excellé dans l’art d’entendre et de rendre le langage que parlent les choses ; il en a souvent exprimé l’âme ; et je consens, si l’on y tient, que ses descriptions ne soient pas exactes ; mais, qu’on m’accorde alors qu’elles sont mieux qu’exactes. « Les bureaux de Dombey et fils, dit encore M. Hennequin, la prison pour dettes dans la Petite Dorrit, l’intérieur de pêcheurs dans David Copperfield, l’Amérique de Martin Chuzzlewit, les avocats et les avoués de Bleak House seront considérés par tout homme sachant la vie comme des milieux de fantaisie, des descriptions édulcorées, ou forcées, au contraire, au grotesque et à l’odieux. » Cela dépend encore ; et — passant condamnation sur l’Amérique de Martin Chuzzlewit, qui peut-être n’était pas si « fausse » il y a tantôt un demi-siècle, — puisque je crois respirer les odeurs de la plage toutes les fois que je rentre dans le bateau de Daniel Peggotty, c’est sans doute qu’une vérité supérieure à celle d’un inventaire ou d’un récolement n’y fait pas absolument défaut. L’imagination de Dickens est représentative au plus haut degré des choses qu’elle veut nous faire voir, et si l’on prétend qu’il ne verrait pas juste, nous en serons quittes pour dire qu’il crée ce qu’il croit voir, et que nous croyons le voir comme lui.

Cette forme ou cette nature d’imagination est-elle d’ailleurs exclusivement anglaise ? Je croirais volontiers, pour ma part, qu’elle n’est pas sans quelques rapports avec celle de Balzac, ou celle encore de Victor Hugo, et, au besoin, je le prouverais. Eux aussi, comme Dickens, ils ont l’imagination naturellement déformante. Seulement, pour beaucoup de raisons, dont la principale est toujours celle-ci, qu’ils sont l’un Hugo, l’autre Balzac, et le troisième Charles Dickens, la déformation de l’objet ne s’opère pas de la même manière, ni conséquemment dans le même sens. On avouera peut-être qu’entre les trois si Dickens, comme je le pense, est le moins maître de lui-même, le moins conscient de ce qui se passe en lui, le moins capable enfin de régler son imagination, ce n’est pas au moins en qualité d’Anglais.

Il a le sens du comique, d’abord, ou plutôt celui de la caricature, et quand ses personnages dévient de la logique de leur caractère, ou que ses descriptions s’éloignent de la réalité, c’est habituellement pour tourner au grotesque. Sa plaisanterie n’est pas toujours très fine ; la qualité de son humour est même souvent douteuse : il abuse de