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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/704

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Cambridge ou d’Oxford. Chez le fils de John Dickens, commis aux écritures dans les bureaux de la marine, son origine, et ce que nous savons qui lui manqua d’heureux exemples, me suffisent. Ce ne serait que s’il avait eu les goûts de Byron ou de Shelley qu’il y aurait lieu de s’enquérir ; mais il ne les a pas eus ; et, sans y voir plus de mystère, sa condition fit de lui ce qu’elle en aurait fait s’il était né à Rochefort ou à Lorient au lieu de Portsmouth, Français au lieu d’être Anglais ; — et que d’ailleurs il eût eu son talent.

Mais ce qu’il semble que l’on trouve en lui de plus Anglais que tout le reste, c’est la manie de moraliser, de faire servir l’art à des fins utilitaires qui ne seraient pas les siennes, et d’user du roman comme du journal, de la tribune ou de la chaire. Non-seulement il y a toujours de la morale dans les romans de Charles Dickens : mais il y a une « moralité ; » quand encore il ne s’y propose point, comme dans Nicolas Nickleby, la réforme des établissemens d’instruction secondaire, ou, comme dans la Petite Dorrit, l’abolition de la contrainte par corps en matière de dettes ; — et voilà, dit-on, qui est tout à fait anglais. Je ne veux pas toucher incidemment une question qui demanderait, pour être traitée selon son étendue, d’être avant tout traitée pour elle-même : c’est la question de la moralité dans l’art, voisine ou réciproque de la question de l’art pour l’art. Mais j’avais pensé jusqu’ici qu’il n’y a rien de plus français que cette manière d’user du théâtre ou du roman, et depuis qu’on a traduit chez nous les romans de Tolstoï et de Dostoïevsky, je ne trouve aussi rien de plus russe. S’il faut faire honneur à Dickens d’avoir provoqué dans son pays des réformes législatives, il me paraît difficile au moins de refuser à M. Alexandre Dumas, à M. Emile Augier, à George Sand, celui d’avoir dans le même temps obtenu des pouvoirs publics le rétablissement du divorce. Et, en nous plaçant à un point de vue plus général, si l’on dit que les romans de Dickens sont « honnêtes, » en ce sens que l’adultère n’en fait pas habituellement la fable, cela prouvera tout simplement qu’en France le grand talent s’est trouvé par hasard, en ce siècle, du côté de l’amour, et en Angleterre, au contraire, du côté de la famille. Mais c’est ici justement qu’il faut dire que le public français s’accommoderait tout aussi bien que le public anglais d’un roman « honnête » et « moral, » puisque leur « moralité » même est une des raisons du plaisir qu’il a pris à la lecture de ceux de Dickens.

Assurément, je ne veux pas démontrer que Dickens soit un romancier français ; et, au contraire, je le tiens pour Anglais autant qu’on le puisse être. Je dis seulement que, d’être Anglais, cela ne consiste pas à différer de tous points d’un Français ou d’un Allemand ; et qu’en histoire, mais surtout en critique, il faut faire attention de ne pas confondre avec le caractère de sa « race » les particularités qui font l’originalité d’un poète ou d’un romancier. Quelque Anglais que soit