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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/700

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Alors la plainte de l’orchestre accompagne et berce la plainte de la jeune fille.

Voici encore un adorable soupir : la Troyenne regrettant sa patrie, le bijou de la partition. Pourquoi déplacer cette page, pourquoi la jouer, avec les deux autres qui l’encadrent, en guise d’entr’acte et non de divertissement dansé, ou plutôt mimé ? Je voudrais, tandis qu’elle se déroule, voir se dérouler aussi le cortège des vierges esclaves, voir Cassandre assise et silencieuse, soutenant d’une main son front pensif et regardant vaguement devant elle : Pontum adspectabant flentes. Elle écouterait la phrase délicieuse exposée d’abord par le hautbois, l’instrument de toutes les détresses. Le violoncelle répond à son tour par un sanglot plus profond. De temps en temps une clarinette, avec quelques notes sereines, essaie, mais en vain, d’apaiser l’immense douleur, qui s’épanche en flots de plus en plus abondans. Tous les instrumens à cordes gémissent à la fois et de toutes les harpes les notes ruissellent comme des pleurs. Mille regrets surgissent dans l’âme, regrets de la terre, du ciel, des eaux de la patrie ; regrets du temple et de la maison, regrets des frères et du fiancé couchés sanglans dans la poussière ; et tous ces regrets se fondent ensemble, et chacun apporte plus d’amertume au cœur, une larme de plus aux yeux.

Partout dans cette partition la tristesse : mais nulle part l’épouvante : des pleurs, mais pas de sang. Entre les deux parties du drame, quand va revenir Oreste, roulant d’horribles desseins dans sa tête aux yeux fous, quelle musique l’annonce ? Une phrase de violons superbe, mais chargée d’une douleur plus amère que farouche, pleine de souvenirs et de regrets plutôt que de ressentiment et de haine.

Ailleurs encore, écoutez la marche mélancolique des choéphores, semant de pâles glycines la tombe du maître. Quelle suavité, quelle tendresse ! De quelle douceur enfin l’adorable mélodie du violoncelle enveloppe la prière d’Électre, de la pieuse orpheline qui la première ose ici parler de pardon et de miséricorde, et supplie seulement les dieux de la garder plus chaste et moins audacieuse que sa mère ! En vérité, de la sauvage tragédie, M. Massenet a tout adouci. Il a fait son miel dans la gueule du lion, et sa délicate partition ressemble à quelque gracieuse guirlande que la main d’un artiste moderne, de M. Chapu par exemple, aurait sculptée sur les blocs cyclopéens de la vieille Argos.


Camille Bellaigue.