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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/673

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approchait, parce que la grande majorité des électeurs est formée d’ouvriers, — le suffrage étant universel, avec la condition unique de six mois de séjour, — parce qu’il fallait persuadera ces électeurs peu éclairés que le gouvernement au pouvoir avait fait beaucoup pour eux, qu’il les avait délivrés d’un ennemi, d’un fléau terrible. Et le Chinois, l’odieux Chinkee, n’était-il pas le bouc émissaire tout désigné ? N’était-ce pas ce pelé, ce galeux d’où venait tout le mal ? Aucune voix redoutable ne s’élèverait pour le défendre. Il y aurait sans doute quelques difficultés, soulevées par la Chine, des signes certains le faisaient prévoir ; mais la métropole se débrouillerait comme elle pourrait avec les diplomates du Céleste-Empire. Les élections n’en seraient pas moins dans le sac. En somme, il y avait gros à gagner, sans rien risquer. La chose était tentante pour une coterie « d’hommes d’état » coloniaux en possession du pouvoir et peu disposés à passer la main.

La tactique avait été inaugurée en Queensland lors des dernières élections ; elle avait réussi à animer la lutte : deux politiciens rivaux avaient cherché à s’arracher les suffrages populaires en jurant à qui mieux mieux que le pays allait être envahi par d’innombrables bandes de barbares mongols ; la patrie était en danger ; il fallait prendre des mesures extraordinaires. — L’idée fut trouvée bonne dans la Nouvelle-Galles : la coterie gouvernementale la reprit à son compte. Les élections approchant, la mise en scène fut réglée : des meetings ouvriers furent tenus, dont le pauvre Chinkee fit tous les frais : l’agitation fut savamment tambourinée, grossie, et un beau jour, au sortir d’un meeting antichinois, une bande de « larrikins » se rua dans l’enceinte de l’assemblée législative, brandissant une pétition, laquelle réclamait l’exclusion totale de l’homme à face jaune. On connaît la suite… Il semblerait donc que le monde entier a été la dupe d’un immense humbug électoral.

L’exemple, toujours contagieux, le succès aidant, a gagné de Sydney les Etats-Unis. Au seul bruit que le traité prohibitif signé à Washington, entre les plénipotentiaires américains et chinois, avait été définitivement écarté, la cour de Pékin refusant de le ratifier, l’on a pu voir un membre du congrès, un démocrate, agité sans doute de l’horrible pensée qu’il pourrait être devancé par un républicain, se précipiter au parlement et proposer d’adopter sur l’heure une mesure injurieuse à la Chine, attentatoire aux droits reconnus par les traités aux sujets de l’empereur. La nouvelle de l’échec de la convention n’était même pas officielle. Mais il s’agissait d’attraper d’un coup de filet adroit, les votes des états du Pacifique pour l’élection présidentielle. Le bill a été voté à mains levées, sans opposition ; les républicains, résignés, ne voulurent pas ajouter à la faute de n’avoir point imaginé les premiers cette excellente réclame