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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/660

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il lui en réclame 250 ; il lui trouve de l’ouvrage, rembourse son gain jusqu’à concurrence de la somme due. La chose faite, le misérable pressuré est jeté sur le pavé, et l’entrepreneur ne le connaît plus. Cinq mille Italiens sont venus, durant l’année écoulée, demander des secours au consulat italien à New-York. Le 2 août, on télégraphiait de Philadelphie au Times : « Le vapeur Alesia (Cie Fabre) a quitté New-York pour l’Italie, ayant à bord 300 Italiens attirés par de faux rapports et incapables de trouver de l’ouvrage ; il y a aussi deux brigands que le gouvernement renvoie en Italie. »

Sans doute les États-Unis ont besoin encore aujourd’hui de recevoir un afflux d’immigrans disposés à travailler ; mais ils ne peuvent oublier qu’il y avait en juillet dernier 2,000 Italiens sans ressources dans les rues de New-York. C’est un terrible inconvénient, c’est payer d’une rançon trop lourde le bénéfice d’une augmentation nécessaire de population.

Le parti dit « américain » a inscrit sur son programme : les privilèges politiques seront réservés aux seuls sujets nés en Amérique ; l’immigration sera sévèrement contrôlée ; la période de séjour nécessaire pour obtenir la naturalisation sera étendue à quatorze ans[1]. — Tous les partis se préoccupent des garanties à exiger de ces milliers d’inconnus qui affluent chaque année : sans doute l’on ne songe nullement à leur interdire en masse de débarquer ; l’on ne saurait renoncer au bienfait qu’ils apportent, l’énergie et la puissance du travail. Mais on ne peut oublier ce que l’enquête a révélé : il a été déposé que, en Allemagne, des sociétés favorisent l’émigration de certains individus dont le pays désire se débarrasser, indigens et criminels, en leur remettant des billets de passage et 100 marcs pur tête.

L’agitation provoquée par l’approche de l’élection présidentielle a donné encore plus d’animation à la discussion de ces problèmes. Les deux grands partis leur ont accordé nue large place sur leurs plat-forms ; les deux candidats, dans leurs lettres d’acceptation, se sont déclarés énergiquement contre l’immigration sans contrôle ; le président et candidat Cleveland déplorait le torique fait au travailleur américain l’introduction de la main-d’œuvre « inintelligente ; » le candidat Harrison, irresponsable et moins tenu à la circonspection diplomatique, déclarait que les États-Unis devraient « refuser aux gouvernemens étrangers la permission d’envoyer leurs indigens et leurs criminels dans les ports américains [2]. »

  1. Un bill, en ce sens, a été déposé au congrès en février dernier : Ne pourra devenir citoyen américain que quiconque aura résidé cinq ans au moins dans le pays, et sera en état de lire la constitution américaine dans le texte anglais.
  2. Au Congrès, le Comité d’enquête sur les abus auxquels donne lieu l’immigration a introduit, en février dernier, un bill dont voici les principales dispositions : « L’accès des États-Unis est interdit à tout individu idiot, aliéné, indigent, criminel, etc., polygame, socialiste ou anarchiste ; ou à quiconque est engagé par contrat pour exécuter un travail quelconque ; ou dont le passage a été payé moyennant une promesse de travail. Les professeurs d’université et les ministres du culte sont seuls exceptés de ces interdictions. Il est, en outre, stipulé que toute personne contrevenant à la présente loi, par action ou par assistance, sera passible d’une amende maxima du 1,000 dollars et d’un emprisonnement de trois ans. L’immigration par mer sera limitée pour chaque navire à un passager pour cinq tonnes de jauge, les enfans non compris. Toute contravention sera punissable de 500 dollars d’amende. Une taxe de 5 dollars par tête sera perçue sur chaque immigrant ou sur chaque personne, quelle qu’elle soit, arrivant aux États-Unis, excepté les représentans diplomatiques et consulaires des puissances étrangères. Toute personne ayant l’intention d’immigrer aux États-Unis devra en faire, trois mois d’avance, la déclaration au consul américain le plus rapproché de sa résidence, qui devra, dans l’intervalle, faire une enquête sur le caractère, la position, etc., du postulant et lui délivrer, s’il y a lieu, un certificat attestant qu’il remplit les conditions nécessaires pour devenir un citoyen désirable des États-Unis. » — Le consul des États-Unis à Berlin mandait à ce propos à son gouvernement que l’on se préoccupait beaucoup en Allemagne des réformes projetées en Amérique parce que l’on prévoit que les mesures proposées auront des conséquences incalculables : ce sera une révolution dans les conditions de l’émigration d’Europe en Amérique.