Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/657

Cette page n’a pas encore été corrigée


heurtent à chaque instant ; ils multiplient leurs points de contact, agrandissent leurs surfaces vulnérables.

Les questions économiques priment toutes les autres aujourd’hui ; cela est si vrai que les nations en sont venues à se faire la guerre sans recourir aux armes. Dès que les questions économiques sont en jeu, les peuples s’excitent les uns contre les autres, les rapports s’aigrissent, les notes diplomatiques s’accumulent plus âpres. Deux nations en guerre de tarifs peuvent se ruiner plus sûrement qu’à coups de canon. M. de Bismarck est ministre du commerce en Prusse, et, tandis qu’il réclame très haut le bénéfice du rôle de protecteur de la paix européenne, il nous fait sans relâche une guerre économique et commerciale. Il compte pour nous réduire à merci tout autant sur ses combinaisons économiques que Guillaume II sur son armée.

Des rapports du travail et du capital est née la question sociale. Elle s’est dans chaque pays, avec des modes divers, imposée aux préoccupations des hommes politiques avec un caractère de nécessité plus pressante, à mesure que se compliquaient les conditions de la production industrielle. Non-seulement l’incessante transformation de l’outillage mécanique a dans un même pays amené à un état de tension constante les rapports du travail et du capital, de l’ouvrier et du patron, mais encore le bon marché et la multiplication des moyens de transport ont déterminé la situation actuelle : ne voit-on pas des milliers de citoyens d’un pays émigrer par masses dans une autre contrée, voisine ou éloignée, avec ou sans esprit de retour, et y apporter des perturbations profondes dans le prix de la main-d’œuvre ? Tantôt ces étrangers, connue des oiseaux de passage, viennent chercher la pâture durant une saison, puis, après quelques mois de séjour, reprennent le chemin par où ils étaient venus. Tantôt ils demeurent plusieurs années, mais ils ont laissé leur famille, s’ils en ont une, au pays natal, et ils restent étrangers dans le pays où ils sont venus tenter la fortune. Tantôt le cas est tout autre : les mers sont sillonnées de navires lourdement chargés de familles d’émigrans partis d’Irlande, de Hambourg, du Pays de Galles, du pays Masque, de Gênes ou de Livourne. Ceux-là vont plutôt dans les pays neufs, et ils y deviennent citoyens.

Mais de cette étrange mêlée des peuples, de cette pacifique invasion d’une nation par une autre devaient résulter fatalement des nécessités nouvelles, des rapports inconnus. Or, quoique l’attention publique n’ait été attirée sur ces problèmes que dans ces dernières années, le mouvement date de loin. Il semble que les gouvernemens n’en aient pas aperçu d’abord toute la portée, ou qu’ils aient dédaigné d’y réfléchir. Tandis que les nations discutaient