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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/630

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nombre des marionnettes parlantes, laisse aux marionnettes agissantes les hauts emplois de la comédie ; il désire vivre, ne fût-ce que par curiosité, et ne se soucie point de donner le spectacle de l’enterrement d’un feld-maréchal pour amuser le parterre blasé de la salle du congrès.

Il le donna cependant : au commencement de décembre, il prit un refroidissement dans un rendez-vous, et, le lendemain, au bal de la Redoute, il commit l’imprudcuce de sortir sans manteau, par un froid de dix degrés, pour reconduire des dames jusqu’à leur voiture. La fièvre, un érésipèle, se déclarèrent et bientôt firent des progrès effrayans. D’abord, il crut que la Camarde aurait tort cette fois encore ; lui qui ne manquait guère à ses rendez-vous, il se flatta de faire défaut au rendez-vous éternel ; il ajournait les vers qu’il voulait, comme Adrien, adresser à son âme prête à s’envoler, parlait de revoir Bel-Œil, les champs de bataille où il s’était distingué, rappelait les souvenirs de l’enfance. D’ailleurs, la mort ne l’effrayait point : il se la représentait comme une vieille femme, bien conservée, grande, belle, auguste, douce et calme, les yeux ouverts pour nous recevoir. J’ai toujours aimé la mort de Pétrone. disait-il ; voulant mourir voluptueusement comme il avait vécu, il se fit exécuter une musique charmante, réciter les plus beaux vers : quant à moi, je ferai mieux : entouré de ce que j’aime, je finirai dans les bras de l’amitié. « Je le sens, lame a usé son vêtement : je n’ai plus la force île vivre, mais j’ai encore celle de vous aimer. » A ces mots, ses filles se jetèrent sur son lit en baisant ses mains qu’elles arrosaient de larmes. « Que faites-vous donc ? leur dit-il. en les retirant : mes enfans, je ne suis pas encore saint ; me prenez-vous donc pour une relique ? .. » Cette plaisanterie émut douloureusement les assistans. Vers le soir, il eut une violente crise, suivie d’un accablement profond ; puis il semble se ranimer, se lève sur son séant, prend l’attitude d’un homme qui veut combattre, et les yeux étincelans, crie d’une voix forte : « En avant ! vive Marie-Thérèse ! » appelle à son aide, voit à ses côtés la mort, ordonne qu’on la chasse, et bientôt, retombant sans connaissance sur son oreiller, il expire. C’était le 13 décembre 1814.

Ses funérailles furent célébrées avec un éclat que n’avait pas connu jusqu’alors le convoi d’un particulier : sa compagnie de trabans entourait le char ; derrière venaient 8,000 hommes d’infanterie, plusieurs escadrons de toutes armes, quatre batteries d’artillerie, toute la population viennoise qui le pleurait, une foule de maréchaux, de généraux de presque toutes les nations de l’Europe : parmi eux, le prince de Lorraine, le prince Auguste de Prusse, le duc de Saxe-Weimar, le prince Philippe de Hesse, le prince Schwarzenberg, les comtes Colloredo, Radetzky, Neipperg, de Witt, le duc