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Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 92.djvu/628

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L’emblème frappe ici vos yeux.
Si les grâces, l’amour et l’amitié
Peuvent jamais former des nœuds.
Vous devez tenir la navette.

Après 1789, on lui proposa d’aller se cacher dans une petite ville, où elle échapperait plus aisément que dans son château à la persécution jacobine : « Paysanne, tant qu’on voudra ! répondit-elle ; bourgeoise, jamais ! » Dans ce salon pauvrement meublé, à peine éclairé de deux bougies, elle apparaissait aux jeunes visiteurs comme une reine détrônée, comme Hécube. Alors, par un coup de baguette, rétrogradant de cinquante ans, on évoqua subitement Versailles et Trianon. Le passé redevint le présent, un présent en chair et en os : enivrés eux-mêmes d’une réalité factice, le prince de Ligne et Mme de Brionne se mirent à parler comme s’ils eussent été à l’Œil-de-Bœuf ou dans les petits appartemens. Louis XV était le roi de cette féerie : à ce roi de Lawfeld, de Fontenoy, si beau, si gracieux, la princesse passait la duchesse de Châteauroux, mais témoignait peu d’indulgence à Mme de Pompadour ; quant à Mme Du Barry, le prince osait à peine la nommer. Il fut décidé que, si le duc de Choiseul n’avait pas été chassé par la cabale du duc de La Vauguyon, qui faisait croire au roi que M. de Choiseul avait empoisonné le dauphin, il serait encore à la tête des affaires et la révolution avortait. Quelle merveilleuse façon avait le duc de Choiseul de porter son cordon bleu ! Elle consistait à placer sa main d’une certaine façon dans sa veste entrouverte ; et quelle fierté dédaigneuse quand il disait de ses adversaires : « Eh ! que m’importe à moi que M. de Maupeou et M. de La Vauguyon se mangent le jaune des yeux ! » On blâma fort la petite maréchale (Mme de Mirepoix) d’avoir consenti, elle grande dame, à devenir la complaisante de toutes les maîtresses du roi. Quant au maréchal de Richelieu, il aurait été sans défaut si, seul à Versailles, il n’avait gardé les talons rouges et les formules complimenteuses du dernier règne. « Tout ce qu’il y avait de plus huppé à Versailles, toutes les grandes dames, avec leurs belles robes traînantes et leurs paniers, leur rouge et leurs mouches, tous les beaux jeunes gens poudrés, parfumés, pailletés, vinrent s’asseoir avec nous dans ce pauvre salon à demi barbare. C’était quelque chose de fascinateur et d’éblouissant qui ressemblait à l’acte de Robert le Diable où les morts sortent de leurs tombes et se mettent à danser avec les vivans. » Le comte Ouvarof ne revint à lui que lorsque, après deux heures passées dans ce cercle fantastique, il demanda en sortant quelle était la jeune personne peu jolie et très silencieuse qui avait tenu les yeux constamment baissés sur sa broderie sans prendre aucune part à la conversation. Le prince de Ligne lui